Alors que l’accord sur l’archipel des Chagos franchit ses premières étapes légales au Royaume-Uni, Olivier Bancoult, figure centrale de la lutte chagossienne et leader du Groupe Réfugié Chagos, revient sur ce moment charnière. Entre déceptions, avancées historiques, tensions internes et urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard, il raconte les choix, les espoirs et les lignes rouges.
Entrons dans le vif du sujet : juste avant les élections de 2024, aviez-vous été sollicité directement par les partis politiques en campagne ?
Nous avons toujours tenu à rester en dehors des jeux partisans. Notre combat a traversé cinq Premiers ministres, et avec chacun nous avons entretenu des relations correctes. Certains ont fait plus que d’autres, mais jamais le GRC n’a accepté d’être récupéré. Notre ligne est restée la même depuis le premier jour.
Le nouveau gouvernement a ensuite affirmé que le dossier Chagos serait une priorité. Surprise ou continuité ?
Nous l’avons accueilli favorablement. Les nouveaux dirigeants ont compris que notre combat a été décisif pour la victoire diplomatique de Maurice. Nous leur avons rappelé que nos revendications sont restées inchangées : reconnaissance, réparation, droit de retour. Rien n’a bougé sur ces fondamentaux.
« Refuser l’accord, c’était prendre le risque que ceux qui ont le plus souffert n’obtiennent jamais rien. »
Les discussions se sont accélérées avant et après les élections. De l’extérieur, cela semblait soudain. Vous l’avez vécu comment ?
En réalité, les pourparlers existaient déjà, mais rien n’avait été rendu public. Nous ne connaissions pas le contenu des négociations. Ce n’est que le 22 mai que nous avons vu l’accord noir sur blanc. Et là, oui, c’était un tournant.
Un tournant… mais pas totalement satisfaisant, dites-vous. Pourquoi ?
Parce que ce n’est pas 100 % ce que nous réclamions. Nous voulions un droit de retour sur toutes les îles et une véritable réparation. Mais nous avons aussi compris que refuser cet accord reviendrait à laisser les natifs partir sans rien. L’article 6 traite du retour, même si Diego Garcia reste inaccessible pour des raisons militaires. Nous n’avons pas abandonné Diego, loin de là. Nous savons que nous pourrons visiter l’île et la lutte continue.
« Ceux qui ont été arrachés à leurs îles portent une mémoire que personne d’autre ne peut revendiquer »
Depuis la signature, vous semblez être entrés dans une phase de travail intense. Que se passe-t-il en coulisses ?
Beaucoup de choses. Nous avons organisé un atelier avec des universitaires, des avocats et plusieurs organisations chagossiennes Chagos Islanders Movement, UK Native Chagossian Council, notre branche britannique, la communauté seychelloise. Pour la première fois depuis longtemps, plusieurs groupes ont travaillé ensemble. Le cabinet DENTON a consolidé toutes les propositions et a soumis un rapport. Chaque groupe l’étudie actuellement.
Toutes les associations chagossiennes suivent le mouvement ?
Hélas non. Deux groupes s’y opposent : BIOT Citizens et Chagossian Voices. Ils semblent nostalgiques d’une époque où Londres décidait de tout. Or, aujourd’hui, même le gouvernement britannique reconnaît l’avis de la Cour internationale et accepte de restituer l’archipel à Maurice. Il faut aussi rappeler que ces deux groupes sont majoritairement composés de descendants. Les natifs, eux, ont connu l’arrachement. Leur voix pèse différemment.
« Nous sommes encore 500 natifs en vie : nous ne pouvons plus attendre »
Pour vous, la priorité doit donc aller aux natifs ?
C’est une évidence. Nous sommes encore environ 500 natifs : 315 à Maurice, le reste au Royaume-Uni, aux Seychelles et ailleurs. Le GRC compte 8 500 membres, toutes générations confondues, mais ceux qui ont vécu la déportation doivent être placés au centre de tout. Ils n’ont pas été déracinés sur un récit familial, mais dans leur chair. Ce sont eux qui vieillissent, qui attendent, qui n’ont plus de temps devant eux.
Cette question de légitimité explique-t-elle aussi les tensions lors du renouvellement de l’exécutif du GRC ?
En partie. Les élections se sont déroulées dans le respect des règles. Mais certains oublient que le Chagossian Welfare Fund suit un protocole précis. Je suis à sa tête depuis 2001 car les membres l’ont voulu. La personne qui dirigeait avant moi a quitté Maurice et ne peut pas revenir 19 ans plus tard en exigeant de reprendre sa place. Elle a finalement créé un autre groupe.
“Chaque délai est une vie qui s’éteint”
Le processus législatif au Royaume-Uni a connu un blocage. Que s’est-il passé ?
La committal motion a été reportée par le gouvernement britannique. Mais elle a finalement été présentée et acceptée mardi dernier. Les choses avancent enfin.
Le problème, c’est le temps : le plus jeune natif a 52 ans, le doyen en a 100.
Une fois la légalisation terminée dans les deux pays, le retour pourra-t-il commencer ?
Pas immédiatement. Il y a une phase de planification énorme à mener : infrastructures, sécurité, accès, habitat, transports, évaluation environnementale. Le voyage aura lieu l’année prochaine, mais le retour définitif viendra plus tard.Et surtout, nous refusons un retour précipité qui serait un nouvel échec.
« Nous avons été arrachés à nos îles, mais pas à notre identité. Et cette identité, c’est ensemble que nous devons la reconstruire. »
La majorité des natifs et descendants soutient-elle les décisions prises jusqu’ici ?
Oui, la très grande majorité. Compensation, retour, reconnaissance : ils sont d’accord.
Concernant les 40 millions de livres sterling, je ne peux rien dévoiler pour l’instant. Tout sera rendu public au moment approprié. Mais une chose est certaine : les natifs doivent être les premiers bénéficiaires.
Votre souhait, à long terme, est-il une réunification des groupes chagossiens ?
Bien sûr. Nous avons tous souffert du même traumatisme, même si nos vécus diffèrent. Nous devons nous rappeler une chose : malgré nos divergences, nous sommes Chagossiens. Et face à l’Histoire, nous devons avancer ensemble.

