Satyajit Boolell: « La prison de Beau-Bassin est dépassée et finira par fermer »

ByRédaction

August 27, 2025

À peine nommé président de la National Human Rights Commission (NHRC), Satyajit Boolell a lancé un vaste chantier : réhabiliter l’institution, restaurer la confi ance du public et placer la justice au service des
plus vulnérables. Dans cet entretien, il revient sur ses premières actions, ses constats alarmants dans les prisons, et sa vision d’une justice plus humaine et plus accessible.


QVotre nomination est récente. Quelle a été votre toute première décision ?
Ma priorité a été d’aller vers la société civile. Nous avons rencontré plusieurs associations – Dis Moi, Kinoueter, Not A Number, entre autres – pour écouter leurs attentes. Très vite, nous avons aussi mis en place un calendrier de travail sur la réhabilitation, car c’est un axe central. Trop souvent, on parle de sanction, mais pas assez de seconde chance.


QPour beaucoup, la NHRC reste une institution méconnue. Quelle est précisément sa mission ?
La Commission est née sous le Protection of Human Rights Act. Elle se compose de deux divisions :
la National Preventive Mechanism Division, qui veille aux droits des personnes incarcérées, et la Human
Rights Division, qui garantit le respect des droits fondamentaux inscrits dans notre Constitution. À cela s’ajoutent deux missions essentielles : promouvoir les droits humains auprès des citoyens et répondre aux engagements internationaux de Maurice. Enfin, nous recevons et enquêtons sur les plaintes du public, avec un statut quas ijudiciaire.


QVous avez lancé un audit interne. Quels enseignements en tirez vous ?
Les agences que nous avons rencontrées souhaitent plus de proactivité et de visibilité de notre part. Elles veulent que nous soyons présents dans les forums, que nous créions un véritable réseau de coordination. Mais un point crucial est revenu à plusieurs reprises : la perception d’une justice à deux vitesses. Ceux qui ont les moyens voient leurs dossiers avancer rapidement, tandis que d’autres attendent parfois des années. C’est une réalité que nous avons constatée, notamment dans les prisons.


QVotre première newsletter met en avant la réhabilitation. Pourquoi ce choix ?
Parce que nous faisons face à une situation préoccupante. La population carcérale est de plus en plus jeune. Le taux de récidive est particulièrement élevé chez ceux condamnés à de courtes peines. Et le certifi cat de caractère constitue un frein énorme à la réinsertion. La prison, censée corriger et réhabiliter, devient en réalité une école du crime. Nous plaidons pour une justice qui explore des alternatives à
l’incarcération, surtout pour les délits mineurs. Il faut des juges capables d’empathie et de discernement, pas seulement de distribuer des peines mécaniquement.


QVotre directrice, Touriya Prayag, a récemment visité la prison de Beau-Bassin. Que faut-il retenir ?
Cette prison date de 1888. Elle ne répond plus aux standards modernes et fi nira sans doute par fermer ses portes. Mais cette visite avait aussi un objectif : démystifi er la prison. Trop souvent, on se contente de préjugés. Or, il faut voir la prison telle qu’elle est, comprendre ses limites mais aussi ses potentiels, si l’on
veut réellement réformer.


QUn micro-trottoir a été réalisé pour recueillir l’opinion des citoyens. Qu’avez-vous retenu ?
Beaucoup de personnes interrogées ne savent pas réellement ce que fait la Commission. Cela m’a attristé, car nous avons les moyens d’aider ceux qui n’ont pas accès à la justice. Mais cela confi rme aussi l’urgence d’aller vers le public, de rendre nos services plus visibles, plus accessibles.


QUn incident a marqué le début de votre mandat à la prison de Melrose. Où en est l’enquête ?
Nous sommes en train de recueillir les témoignages. Le rapport complet sera publié à la fi n du mois. Notre objectif est clair : comprendre les raisons de l’indiscipline et empêcher que cela ne se reproduise. Nous savons, grâce au rapport Lam Sham Leen notamment, que la contrebande circule largement
dans nos prisons. Comment ces produits franchissent-ils les portes ? C’est un défi urgent.


QLa question de la torture policière reste aussi une inquiétude forte. Quelle est la position de la NHRC?
Ces enquêtes relèvent d’autres instances. Mais si elles nous sont confiées, nous agirons. Cela dit, je
crois fermement que les institutions doivent collaborer. Aujourd’hui, trop d’organismes travaillent en silo. Si nous mettions nos ressources en commun, nous gagnerions en effi cacité et en rapidité.


QEn tant qu’ancien DPP et avocat, vous connaissez intimement le système judiciaire. Quelle contribution souhaitez-vous apporter ?
Je connais ses forces et ses faiblesses. Ma conviction est simple : une justice sans compassion ne remplit pas sa mission. Je veux mettre mon expérience au service de la Commission pour pousser à des réformes concrètes. Notre pays a besoin d’une justice qui protège, qui corrige, mais surtout qui redonne espoir.