Sly Bhunjun directeur, Island Film Works : «Maurice a perdu son pouvoir de séduction cinématographique. Il faut à nouveau convaincre, négocier et oser »

ByRédaction

January 29, 2026

Il fut l’un des premiers à faire venir de grands artistes et des productions internationales à Maurice. Aujourd’hui, Sly Bhunjun, directeur d’Island Film Works, dresse un constat sans complaisance sur la chute de l’industrie audiovisuelle mauricienne au cours des quinze dernières années. Entre désengagement stratégique, lourdeurs administratives et absence de vision, il appelle à une refondation urgente du secteur, à la croisée du cinéma, du tourisme et du divertissement.

Vous avez été parmi les premiers à amener artistes et productions internationales à Maurice. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le chemin parcouru ?

Quand nous avons commencé 25 ans de cela , Maurice faisait rêver. Pas seulement pour ses plages, mais pour ce qu’elle représentait : une île stable, accueillante, multiculturelle, avec une énergie nouvelle. À l’époque, on savait convaincre. On savait négocier. Il y avait une vraie volonté de faire de l’audiovisuel un levier économique et touristique.

Aujourd’hui, le contraste est brutal. Nous avons perdu cet élan. Maurice n’est plus spontanément sur la shortlist des producteurs internationaux. Ce n’est pas une question de paysages  ils sont toujours là mais de vision, de réactivité et de crédibilité.

Vous parlez d’une “chute” sur les quinze dernières années. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Plusieurs choses. D’abord, l’absence de continuité politique et stratégique. Chaque nouvelle équipe arrive avec ses priorités, sans capitaliser sur ce qui a été construit. Ensuite, une bureaucratie lourde, lente, parfois décourageante. Le cinéma et l’événementiel international fonctionnent sur des délais courts. Si vous mettez trois mois à répondre, la production est déjà partie ailleurs.

Enfin, il y a eu un désengagement progressif. On a cru que la “bonne volonté” suffirait. Or, ce secteur est ultra-compétitif. D’autres pays Maroc, Afrique du Sud, Émirats, Europe de l’Est ont investi massivement, structuré leurs film commissions, offert des incitations claires. Maurice, elle, a ralenti.

« Les infrastructures existent, mais ne sont pas optimisées. Une industrie ne meurt pas par manque de potentiel »

Peut-on parler aujourd’hui d’une industrie morte ?

Le mot est dur, mais il reflète une réalité : l’industrie est en sommeil profond. Les talents sont là, mais sous-exploités. Les techniciens mauriciens sont compétents, reconnus, mais beaucoup travaillent à l’étranger. Les infrastructures existent, mais ne sont pas optimisées. Une industrie ne meurt pas par manque de potentiel, mais par manque de décision. Ce qu’il faut aujourd’hui, ce sont des gens capables de convaincre et de négocier au plus haut niveau, avec les studios, les plateformes, les producteurs, les sponsors. Cela ne s’improvise pas.

Quel lien faites-vous entre cinéma, audiovisuel et tourisme ?

Ils sont indissociables. Le cinéma est un outil de soft power extraordinaire. Regardez ce que “Game of Thrones” a fait pour la Croatie ou “Le Seigneur des Anneaux” pour la Nouvelle-Zélande. Maurice aurait pu et peut encore jouer dans cette cour-là.

Mais il faut penser autrement le tourisme. Pas seulement vendre des chambres d’hôtel, mais vendre une expérience, une histoire, une image. Le film, la série, le show télévisé sont des vitrines mondiales. Un seul projet bien positionné peut générer plus de visibilité qu’une campagne marketing classique à plusieurs millions.

« On doit être présent dans les grands marchés non pas comme figurante, mais comme partenaire crédible »

Concrètement, que faudrait-il faire pour relancer le marché du film à Maurice ?

D’abord, une Film Commission forte que celui qu’on a actuellement, indépendante, professionnelle, avec un vrai pouvoir décisionnel. Ensuite, des incitations claires et attractives : tax rebates doit être revu, facilités logistiques, guichet unique pour les autorisations.

Il faut aussi investir dans la formation continue, dans les studios, dans les équipements, et surtout dans la promotion internationale. Maurice doit être présente dans les grands marchés du film Cannes, Berlin, Toronto, Dubaï non pas comme figurante, mais comme partenaire crédible.

Vous insistez souvent sur la nécessité de “convaincre et négocier”. Pourquoi est-ce si crucial ?

Parce que rien ne tombe du ciel. Les grandes productions ne choisissent pas une destination par hasard ou par sympathie. Elles comparent, négocient, évaluent les risques, les coûts, les délais. Il faut des profils capables de parler leur langage, de défendre Maurice, de conclure des deals. Pendant trop longtemps, on a pensé que le décor suffirait. Ce n’est plus vrai. Aujourd’hui, il faut une diplomatie économique et culturelle offensive.

« 2026 doit être une année de rupture, pas de demi-mesures »

Quels sont les projets d’Island Film Works pour 2026 ?

Nous travaillons sur plusieurs axes. D’abord, des émissions et shows internationaux mêlant culture, musique, cinéma et voyage, conçus pour des plateformes régionales et internationales. Ensuite, des projets de films et de séries ancrés à Maurice, mais avec une portée globale. Nous avons des gros projets sur l’Afrique avec des artistes de Bollywood sous la férule de Sanjay Gupta

Nous voulons aussi développer des formats hybrides événements filmés, festivals repensés, contenus digitaux capables de repositionner Maurice comme un hub créatif de l’océan Indien. 2026 doit être une année de rupture, pas de demi-mesures.

Un dernier message aux décideurs ?

On a encore une carte à jouer. Mais le temps presse. Il faut arrêter de bricoler et oser une vraie stratégie. Le cinéma et l’audiovisuel ne sont pas des dépenses, ce sont des investissements. Si nous ne le faisons pas maintenant, d’autres continueront à raconter leurs histoires à notre place, avec nos paysages. Et ce serait la plus grande occasion manquée.

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