Trafic maritime record : la douane face aux nouvelles routes de la drogue

ByRédaction

May 27, 2026
  • « Les réseaux criminels utilisent aujourd’hui des méthodes de plus en plus sophistiquées. »  Hector Tuyau

Entre flux commerciaux records, manque d’effectifs et réseaux criminels internationaux, les autorités douanières doivent aujourd’hui gérer un défi sécuritaire d’une ampleur inédite. Derrière la croissance spectaculaire des activités portuaires et du bunkering, les craintes autour de l’introduction de drogues et de marchandises illicites se multiplient. Car malgré les scanners et les contrôles ciblés, tous les conteneurs ne peuvent être inspectés intégralement.

Au mois de mars, Port-Louis a enregistré 294 escales de navires dédiées au ravitaillement, contre 207 le mois précédent, soit une hausse de 42 % en un seul mois. Dans le même temps, les volumes de carburant distribués sont passés de 69 680 tonnes à 109 708 tonnes. Cette progression rapide illustre le rôle grandissant du port dans la chaîne logistique énergétique régionale.
Cette tendance n’est pas totalement nouvelle. Le pays avait déjà bénéficié des perturbations provoquées par les tensions en mer Rouge, notamment en raison des attaques des rebelles houthis. À cette période, de nombreux navires avaient contourné les zones à risque, entraînant une augmentation importante des escales et des opérations de bunkering. Les ventes de carburant avaient alors quasiment doublé en l’espace d’un an, confirmant la capacité du port à absorber des flux maritimes détournés.
La douane face au casse-tête des conteneurs suspects
Avec l’augmentation constante du trafic maritime et l’arrivée quotidienne de centaines de conteneurs, une interrogation revient avec insistance : les autorités disposent-elles réellement des moyens nécessaires pour contrôler l’ensemble des cargaisons entrant sur le territoire ?
Derrière les scanners, les inspections ciblées et les procédures douanières, plusieurs sources reconnaissent une réalité bien plus complexe. Faute de ressources humaines suffisantes, tous les conteneurs ne peuvent être fouillés systématiquement.
Dans les coulisses du système douanier, le mot d’ordre est désormais la « gestion du risque ». Concrètement, les officiers procèdent à un ciblage basé sur plusieurs critères jugés sensibles : nouveaux importateurs, cargaisons incohérentes, itinéraires suspects ou encore opérateurs ayant déjà été impliqués dans des cas de fausses déclarations.

Des contrôles souvent partiels
« Il est impossible de vérifier chaque conteneur à 100 % », confie une source hautement fiable. Le pays compterait actuellement entre 800 et 900 douaniers pour assurer à la fois les opérations portuaires et aéroportuaires. Un effectif jugé largement insuffisant face au volume croissant de marchandises transitant chaque semaine.
Ainsi, lorsqu’un importateur attire l’attention des autorités notamment après des irrégularités ou des antécédents douteux son conteneur peut être ouvert et inspecté de manière approfondie. Mais dans de nombreux cas, seules certaines parties de la cargaison sont contrôlées.
Cette situation alimente les inquiétudes concernant l’introduction de produits prohibés, notamment les drogues. Selon notre informateur, des substances illicites peuvent être dissimulées au fond des conteneurs, derrière des marchandises parfaitement légales, compliquant davantage le travail des inspecteurs. « Dans ce contexte, la hausse du trafic maritime représente un défi sécuritaire majeur pour les autorités douanières », souligne-t-on.
Le danger vient aussi de la mer
Le rapport de la commission d’enquête sur la drogue présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, soumis en juillet 2018, insistait déjà sur la nécessité de mieux surveiller les mouvements des embarcations privées.
Le document évoquait notamment l’absence de contrôle réel des yachts, speedboats et catamarans capables d’effectuer des trajets vers Madagascar ou La Réunion. La création de marinas sous surveillance de la National Coast Guard (NCG) était alors présentée comme une piste sérieuse pour mieux contrôler les déplacements de ces embarcations puissantes.
Pour plusieurs anciens enquêteurs antidrogue, la situation reste extrêmement préoccupante. « Une multiplication des saisies de drogue ne sous-entend nullement qu’il y aura une éradication de la drogue dans le pays. Bien au contraire. Les trafiquants qui échappent aux mailles du filet trouveront toujours un moyen d’écouler leurs cargaisons », fait ressortir un ancien haut gradé de l’Adsu.
Selon lui, la réalité géographique complique considérablement la mission des autorités. « Le pays est entouré par la mer. Il sera impossible de surveiller chaque zone maritime à 100 %. La drogue continuera à entrer par voie maritime », insiste-t-il.

« Face à des réseaux criminels de plus en plus modernes, la réponse nationale doit devenir plus intelligente et mieux coordonnée. » 

L’ancien Assistant Superintendent of Police (ASP) Hector Tuyau estime pour sa part que le pays fait désormais face à une criminalité organisée beaucoup plus sophistiquée.
« Nous sommes confrontés à des réseaux qui utilisent plusieurs pays, plusieurs routes, plusieurs intermédiaires et des méthodes de dissimulation de plus en plus élaborées », explique-t-il.
Il rappelle que le Global Organized Crime Index 2025 décrit clairement le pays comme un point de transit important pour des réseaux internationaux impliqués dans le trafic d’héroïne, de cocaïne et de drogues synthétiques.
Le rapport évoque également des connexions avec Madagascar, l’Afghanistan, l’Afrique orientale et australe ainsi qu’avec plusieurs routes internationales. Le trafic de drogues synthétiques y est présenté comme solidement implanté, avec des ramifications vers Hong Kong, la Chine, l’Allemagne et les Émirats arabes unis.
Pour Hector Tuyau, cette réalité confirme que le problème dépasse largement le cadre local. « Le phénomène est aujourd’hui transnational, financier et hautement organisé », affirme-t-il.
L’ancien responsable de l’Adsu estime qu’il devient impératif de remonter jusqu’aux véritables têtes pensantes des réseaux, de suivre les flux financiers, saisir les avoirs criminels, identifier les sociétés-écrans, renforcer la coopération internationale et protéger les institutions contre toute forme d’infiltration.
« Si les réseaux criminels se sont modernisés, notre réponse nationale doit, elle aussi, devenir plus intelligente, plus coordonnée et plus courageuse », conclut-il.

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