L’Opération Vintage, censée au départ cibler un réseau de blanchiment d’argent, prend désormais l’allure d’un vaste puzzle financier où se mêlent sociétés-écrans, voyages suspects et alliances troubles. Après les premières arrestations, deux noms reviennent avec insistance dans les radars des enquêteurs : Ashik Allysaheb Ameersaheb Jagai, fils de l’ASP Ashik Jagai, et Wendip Appaya, entrepreneur au parcours fulgurant.
Leurs relations, marquées par des déplacements communs à l’étranger et des activités économiques qui intriguent, placent les deux hommes au cœur d’un système où l’argent mal acquis semble circuler sous différentes formes. En toile de fond, un troisième protagoniste, Steven Moothoocurpen, considéré comme l’un des cerveaux du réseau, vient compléter un trio désormais scruté de près.
Wendip Appaya : un self-made man au profil double
Le cas de Wendip Appaya interpelle particulièrement. Son ascension est digne d’un conte entrepreneurial. En 2006, il n’était encore qu’un simple cleaner. Un an plus tard, il créait Dynapro Cleaning Services, une petite structure qui, de cinq employés, est passée à plus de 135 aujourd’hui, avec des contrats de maintenance couvrant environ 60 bâtiments à travers l’île.
Ses clients, parmi lesquels IBL, Accenture ou Afrasia Bank, témoignent d’une réussite indéniable. À cette réussite s’ajoute Rent a Cradle Services, société de location de nacelles élévatrices utilisée lors de grands événements culturels, dont le célèbre Porlwi by Light.
Marié, père de trois enfants, passionné de chasse et d’automobile, Wendip Appaya affiche l’image d’un homme accompli. Mais dans les coulisses, son nom circule désormais dans un contexte beaucoup plus trouble : voyages fréquents aux côtés du fils Jagai, soupçons de blanchiment, et proximité avec un réseau financier désormais dans la ligne de mire des autorités.
Ashik Allysaheb Ameersaheb Jagai : un jeune entrepreneur sous les radars
À seulement 25 ans, Ashik Allysaheb Ameersaheb Jagai, fils de l’ex-ASP Ashik Jagai, s’est bâti un profil d’entrepreneur hyperactif. Mais ses voyages répétés à Dubaï — en décembre 2022, octobre et décembre 2024, puis février et juillet 2025 — intriguent fortement les enquêteurs. En quelques années seulement, il a multiplié les créations de structures dans des secteurs hétéroclites. Aujourd’hui, il dirige quatre sociétés :
NABSHA UCLEAN TRADING LTD (2019) – Basée à Vallée des Prêtres, Port-Louis, elle se présente comme un distributeur de produits alimentaires et non alimentaires, mais aussi fournisseur de produits de la mer et loueur de machines. Son bilan fait état de Rs 7,5 millions de fonds propres et passifs.
EA SmartChoice Business Enterprises Co Ltd (2023) – Spécialisée dans la vente au détail de biens alimentaires et divers produits de consommation, avec des comptes plus modestes : Rs 461,852 d’actifs et passifs.
Sigma Cobra Motors Machinery Spare Parts Co Ltd (2023) – Établie elle aussi à Vallée des Prêtres, cette société opère dans le commerce de véhicules, pièces détachées et contrats de travaux. Elle affiche des fonds propres et passifs de Rs 1,9 million.
ISLECX (Mauritius) Ltd (mars 2024) – Basée à Flic-en-Flac, cette holding d’investissement concentre particulièrement l’attention des enquêteurs, car ce type de structure est souvent associé à des flux financiers complexes et difficilement traçables.
Une mosaïque d’activités qui brouille les pistes
Cette diversification fulgurante — alimentation, import-export, véhicules, investissement — suscite des interrogations. Pour les enquêteurs, elle pourrait refléter une stratégie bien rodée : fragmenter les activités pour diluer et recycler de l’argent illicite.
Autre élément troublant : plusieurs de ses voyages auraient été effectués en compagnie de Wendip Appaya, entrepreneur au parcours fulgurant mais désormais cité dans le même dossier. Cette proximité alimente l’hypothèse d’une collaboration active entre les deux hommes.
Steven Moothoocurpen : du videur au cerveau présumé
Dans l’ombre du duo Appaya-Jagai, un troisième homme attire l’attention : Steven Moothoocurpen. Âgé de 34 ans, Quantity Surveyor de formation, il est surtout connu pour son passé de videur dans des boîtes de nuit. Les enquêteurs le décrivent comme un maillon stratégique du réseau de blanchiment mis au jour par l’Opération Vintage.
Arrêté dans le cadre de l’opération, Moothoocurpen se présentait comme partenaire d’affaires du fils Jagai. Ses biens saisis témoignent d’un train de vie extravagant : voitures et motos de collection, speedboats, bijoux et espèces. Autant d’éléments qui ne cadrent pas avec ses revenus officiels, et qui nourrissent la piste d’une implication directe dans le circuit financier illégal.
Un réseau aux ramifications profondes
Si l’opération vintage a déjà permis des saisies spectaculaires et des arrestations médiatisées, l’enquête s’attache désormais à cartographier l’ensemble du réseau. Les autorités veulent comprendre jusqu’où s’étendaient ces connexions, et surtout si des personnalités politiques ou publiques ont pu être liées de près ou de loin à ces flux douteux. Pour les enquêteurs, l’enjeu est de déterminer si ce trio était au cœur du dispositif ou s’il agissait sous l’influence de commanditaires plus puissants.

