Yvan Martial n’a jamais eu la langue de bois. Historien, éditorialiste, observateur aguerri du pouvoir, il analyse ici avec une rare franchise les forces et les faiblesses du gouvernement, la réforme électorale, les tensions internes de l’Alliance du Changement, le retour des figures historiques et l’absence criante de leadership pour 2026. Un entretien approfondi, sans contournements, sans indulgence.
Quelles sont, selon vous, les mesures phares adoptées par le gouvernement cette année, et lesquelles auront l’impact le plus durable sur la société mauricienne ?
La décision ministérielle, devant changer durablement notre économie, est le droit à la pension de retraite à 65 ans. L’idéal aurait été de l’indexer à l’espérance de vie, aujourd’hui d’environ 74 ans, mais 55 ans en 1958, quand on décida la pension à 60 ans, soit cinq ans au-dessus de l’espérance de vie. Mais à cheval donné, on ne regarde pas la bride.
Diriez-vous que le gouvernement a réussi à transformer ses annonces en résultats concrets ?
Il n’y a pas d’annonces gouvernementales mais des promesses ministérielles sinon mensongères. Attendons plutôt les résultats concrets. S’ils sont bénéfiques aux enfants de nos enfants, réjouissons-nous. S’ils ne le sont pas, maudissons-en les auteurs.
Comment évaluez-vous la capacité du gouvernement actuel à gérer simultanément les dossiers économiques, sociaux et institutionnels ?
Plutôt nulle. Mais il n’est heureusement pas seul à réussir quotidiennement cet exploit. Nous devons cette réussite davantage au labeur quotidien des Mauriciens, à commencer par nos meilleurs fonctionnaires et par nos entrepreneurs et promoteurs les plus habiles, y compris les producteurs de dholl-purée et de gato-delwil. Mais ici, comme aux examens scolaires, les Mauriciennes devancent largement les Mauriciens. Mari la honte.
« Le destin de notre réforme électorale repose entre les mains d’un seul homme »
Maurice attend une réforme électorale depuis un demi-siècle. Quelle devrait être, selon vous, la priorité : la proportionnelle, la modernisation du Best Loser System ou l’inclusion de nouveaux mécanismes de représentativité ?
R. : Maurice sait que toute réforme électorale dépend de la seule volonté de notre Premier ministre. S’il la veut impérieusement et sollicite mon aide, alors creuserai-je mes méninges à la recherche du système électoral idéal pour les enfants de mes enfants. En attendant, je vote dans l’espoir de l’avènement d’un gouvernement incapable de bloquer l’excellent moteur économique du pays. Je rêve entre-temps d’un Parlement capable de susciter de fréquents (au moins hebdomadaires) débats, pas forcément d’élus, mais capables de mieux orienter la population. Une condition : interdiction de lire, d’ânonner un discours souvent incompréhensible à l’orateur/lecteur. Mais n’est pas Vaghjee qui veut.
Le contexte politique actuel est-il réellement favorable à une réforme électorale profonde, ou reste-t-on dans une logique d’ajustements symboliques ?
Tou dan lamain Premie Minis. En principe, il peut tout déclencher. Depuis l’Indépendance, il n’a pu le faire. L’espoir fait vivre les imbéciles, dont je suis humblement le premier de la liste.
« L’espoir se nomme désormais Gavin Glover »
Pensez-vous que la classe politique a aujourd’hui la volonté de toucher à un système qui a longtemps servi les grands partis traditionnels ?
L’a-t-elle fait depuis l’Indépendance ? Pourquoi voulez-vous qu’elle réussisse demain ce qu’elle n’a pu faire hier ? L’espoir se nomme désormais Gavin Glover, après avoir été Sir Maurice Rault en 1995. Harold et Sir Victor Glover peuvent être fiers de notre ministre de la Justice. N’en déplaise à Lutchmeeparsad Badry et autres Débris et Bady de notre éternelle classe politique.
En termes de performance individuelle, quels ministres se démarquent positivement cette année, et lesquels peinent encore à vous convaincre ?
Quel classement, quand nos ministres ont honte du plus beau goal mis par eux pendant toute la saison footballistique (la pension de vieillesse à 65 ans) ? Comment ovationner ceux qui se déculottent et se reculottent quand le poêlon devient brûlant ? Notre seule consolation : le Changement, tellement immuable, ne peut faire pire que le MSM entre 2014 et 2024. Dommage pour Bai Anerood, détrôné en 2013 (la veille de l’inoubliable épisode “gâto-laniverser”) du Réduit, par qui vous savez, pour sauver le pays d’une catastrophe économique .
« Que le Seigneur nous garde d’un Changement si maladroit qu’il ferait du MSM une solution. »
L’Alliance du Changement a connu des frictions et des repositionnements internes. Ces tensions affaiblissent-elles l’action gouvernementale ?
Je ne sais si, au sein du Changement, on se frictionne mutuellement sinon jalousement. Je retiens plus concrètement un départ (Franco Quirin) et une menace de départ, encore à mettre en pratique. Le Changement, le MMM, sont-ils plus faibles depuis le départ de Franco Quirin ? Il voulait partir. On lui a dit : “Matlo, laport gran ouver. Si to lé allé, allé. Nou pa pou anpess twa allé.” Fallait-il l’empêcher de quitter le navire Court-Pas ?
Quelles seront, selon vous, les grandes lignes de bataille pour 2026 : coût de la vie, gouvernance, corruption, transition écologique… ou autre chose ?
R. : Ma prière la plus fervente est celle-ci : Mon Dieu, faites que le Changement ne donne pas envie aux Mauriciens de redonner le pouvoir au MSM.
Le gouvernement peut-il réellement entrer dans 2026 dans une position solide, ou la fragmentation politique risque-t-elle de favoriser l’opposition ?
R. : Quel non-politicien peut empêcher un gouvernement de 60 zéros de se fragmenter, si ces derniers veulent se suicider politiquement ? Souvenons-nous de 1983, 1993, 1997… (Dix ans après : en 2027 ?) Seule consolation : ils ne pourront être plus fragmentés que notre opposition tellement fragmentée. Ils ajouteront seulement à une atomisation politique nous attristant chaque jour davantage : 70 partis-champignons la veille de toute élection générale. Et ça prétend vouloir nous gouverner. Le meilleur Premier ministre doit être un rassembleur irréprochable. Même Seewoosagur Ramgoolam n’a pu empêcher Eddy Changkye, Dr Philippe Forget, Matou Delaître et Harish Boodhoo de quitter son Parti travailliste. Même SSR préféra Gaëtan Duval et famille à Bérenger et Bai Anerood en décembre 1976. Que dire de la fermeture d’Advance en avril 1984 ? Que dire de ce qu’est devenue notre MBC/TV ?
« Les grands dirigeants se reconnaissent à leur entourage : ils savent recruter ceux qui pensent mieux qu’eux, et non ceux qui les applaudissent. »
Paul Bérenger et Navin Ramgoolam restent deux figures majeures. Quel rôle joueront-ils en 2026 ?
R. : Notre Constitution ayant été taillée aux mesures de Seewoosagur Ramgoolam, il n’y a qu’une figure majeure dans notre paysage politique : le Premier ministre dernièrement plébiscité. S’il est intelligent, il se choisit des collaborateurs capables de pallier leurs limites. Je souhaite à Navin Ramgoolam, pour 2026, de se trouver un Gavin Glover mais dans la sphère économique. Qu’il le cherche du côté de la présidence d’Airport Holdings Limited. Je sais Megh Pillay capable de considérer l’avis d’un simple journaliste, s’il y trouve des éléments de saine réflexion. Pareille humilité suscite la confiance des plus entreprenants de notre société.
« On devient rarement supérieur à celui qui vous a fait roi. »
Sont-ils toujours des faiseurs de rois ou des symboles historiques ?
R. : Le seul faiseur de rois de ma connaissance à Maurice est notre électorat, surtout rural. Hélas, il doit souvent choisir entre peste et choléra, gaspillage et pillage, poches pleines ou à remplir. Quoi de plus décevant qu’un menu électoral ? De quoi nous couper l’appétit. D’où notre taux de participation sur une pente glissante.
Leur présence empêche-t-elle l’émergence de nouveaux leaderships ?
R. : Navin, Pravind mais aussi Arvin, Shakeel, Reza, Joanna, Xavier, Adrien et cousins sont des héritiers politiques. Il leur arrive parfois, mais rarement, de surpasser leur géniteur. Il a fallu un lustre à Gaëgaë pour jeter un Jules Koenig dans les oubliettes. Il a été devancé en cela par Seewoosagur Ramgoolam, se débarrassant de Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Renganaden Seeneevassen et Bickramsing Ramlallah. Bai Anerood en fit autant de l’héritage politique des Bienheureux frères Bissoondoyal. Vaish que vaish, je rêve à l’avènement d’un nouveau Paul Bérenger de loin notre meilleur politicien mais hindou.
Maurice fait-elle face à une crise de leadership politique à l’horizon 2026 ?
R. : Pour survivre, tout parti politique doit posséder une aile jeune et une aile féminine, militantes à souhait. Pour cela, elles doivent avoir la certitude qu’elles disposeront du pouvoir d’imposer au Lider Maximo du parti, même stalinien, sept candidates et sept candidats de moins de 30 ans, soit deux par région (Nord, Est, Sud, Ouest, Hautes et Basses Plaines Wilhems, Port-Louis), que ce leader, son politburo, son comité central, ses délégués acceptent ou pas. Si vous voulez que femmes et jeunes s’intéressent à la politique et garantissent la survie de votre parti, ne les privez pas de cette carotte “Espérance”. Tout rejet de cette suggestion prouvera que tout leader autoproclamé refuse catégoriquement que jeunes et femmes partagent son pouvoir absolu. Même Louis XIV (vieillissant) s’est laissé guider par Madame de Maintenon (sinon Maintenant). Même Gilbert Bécaud a chanté : “Et maintenant, que vais-je faire ?”
La survie d’un parti dépend aussi du maintien d’une cellule de dix militants hyperactifs pour chaque millier d’habitants. Faites le compte : 1 200 000 habitants, 1 200 milliers d’habitants, 60 par circonscription, soit 600 militants-coaltar mobilisables 24/7 par circonscription. Communication incessante dans les deux sens (Sommet/Base).
« Si vieillesse pouvait… Si jeunesse savait… »
Selon vous, qui incarne aujourd’hui le mieux le renouveau politique ?
R. : N’importe qui, mais pas moi. Je demeure irréductiblement un homme du 20ᵉ siècle en marche vers le 19ᵉ. Je me délecte des fruits les plus savoureux de notre riche patrimoine historique et ancestral. Mais cette succulence, affreusement passéiste, me permet de rêver, pour le pays Maurice de demain — celui des enfants de mes enfants — à de nouveaux Mahé de La Bourdonnais, Pierre Poivre, Anne-Hippolyte Malartic, Lislet Geoffroy, Rémy Ollier, Jean Lebrun, Jacques-Désiré Laval, Adolphe de Plevitz, Marie Leblanc, Léoville L’Homme, Manilal Doctor, Robert-Edward Hart, Dookhee Gungah, Savinien Mérédac, Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Jean Margéot, Mic Paturau, Maurice Rault, France Boyer de La Giroday, Dayanand Basant-Rai, Heeralal Vaghjee, Bickramsing Ramlallah, Dayendranath Burrenchobay, Vidula Nababsing — et j’en passe, et des meilleurs.
La jeunesse politique actuelle peut-elle combler ce vide ?
R. : Comment les jeunes (moins de 30 ans) de 2025 pourraient-ils combler ce vide quand le journal de Phénix Régis Nauvel, renaissant de ses cendres – hélas en ligne et non sur le noble papier journal — demande à un vieux croulant comme moi de prendre la parole à la place de nos jeunes les plus prometteurs ? Ma seule excuse : j’ignore si, à 30 ans, j’aurais pu écrire ce qui précède. Si vieillesse pouvait… Si jeunesse savait…

