- Le député Ram Etwareea met en garde contre une nouvelle prise de contrôle
En rachetant des agences de notation africaines et en renforçant leur présence sur les marchés du continent, Moody’s, S&P et Fitch consolident leur influence sur l’information financière. Face à cette concentration, le projet d’une agence africaine indépendante, l’AfCRA, apparaît comme une tentative de reconquête de souveraineté. Mais une question demeure : comment éviter que cette nouvelle institution ne tombe, à son tour, sous l’influence de ceux qu’elle entend concurrencer ?
De la notation à la maîtrise de l’information
Pendant longtemps, les grandes agences internationales de notation se contentaient d’évaluer les économies africaines depuis leurs grands centres financiers. Aujourd’hui, leur stratégie paraît avoir changé d’échelle. Moody’s, Standard & Poor’s (S&P) et Fitch, les trois géants qui dominent le marché mondial de la notation, cherchent désormais à renforcer leur implantation locale, notamment à travers des acquisitions d’acteurs africains déjà établis.
Officiellement, la logique est commerciale : accompagner la sophistication des marchés financiers africains, améliorer la transparence et répondre à une demande croissante d’informations sur les entreprises, les banques et les États. Mais pour leurs détracteurs, l’enjeu est beaucoup plus profond.
Car contrôler la notation, c’est aussi exercer une influence considérable sur la perception du risque. Une note souveraine peut peser sur le coût auquel un État emprunte, sur la perception des investisseurs et, indirectement, sur la marge de manœuvre dont disposent les gouvernements pour conduire leurs politiques économiques.
La question devient alors celle de la souveraineté : qui produit l’information financière sur l’Afrique, selon quels critères et avec quelle compréhension des réalités locales ?
Quand les agences africaines passent sous contrôle international
Le rachat de Global Credit Rating Company Limited (GCR Ratings) par Moody’s illustre cette nouvelle dynamique. Après avoir progressivement renforcé sa participation, Moody’s a finalisé en juillet 2024 l’acquisition de la totalité du capital de l’agence.
GCR avait pourtant construit une solide implantation africaine, avec des activités notamment en Afrique du Sud, au Nigeria, au Sénégal, au Kenya et à Maurice. Son absorption par un groupe international transforme donc la nature de sa présence sur le marché : une expertise développée sur le continent se retrouve désormais intégrée à l’un des principaux acteurs mondiaux de la notation.
Un autre mouvement a confirmé cette tendance. En juillet 2025, S&P Global a annoncé un accord visant à acquérir une participation majoritaire dans Agusto & Co., agence nigériane fondée en 1992 et active dans plusieurs marchés africains.
Pris séparément, ces accords relèvent de la logique classique des fusions-acquisitions. Mis bout à bout, ils alimentent cependant une interrogation : l’Afrique est-elle en train de perdre progressivement ses propres instruments d’évaluation financière au moment même où ses marchés deviennent plus importants ? Le paradoxe est saisissant. Alors que les économies africaines cherchent à développer leurs marchés de capitaux et à attirer davantage d’investissements, leurs structures locales d’information financière deviennent, elles aussi, des actifs stratégiques convoités par les grands groupes internationaux.
Maurice face au pouvoir de la notation
À Maurice, le débat prend une dimension particulière. Les évaluations de Moody’s sont régulièrement scrutées par les marchés, les institutions financières et les responsables politiques. Une modification de la note souveraine ne reste jamais un simple chiffre publié dans un rapport : elle peut devenir un argument dans le débat public et influencer la perception de la situation économique du pays.
L’économiste Sameer Sharma estime toutefois qu’il ne faut pas exagérer l’importance de ces évaluations. Invité en juillet, par visioconférence, à l’émission Au Cœur de l’Info sur Radio Plus, il a reconnu le niveau élevé de la dette publique, tout en relativisant les conséquences d’une éventuelle dégradation de la note souveraine. Un downgrade, selon lui, pourrait entraîner des sorties de capitaux, mais ne constituerait pas pour autant une catastrophe.
Son argument est simple : les marchés financiers internationaux ne fonctionnent pas uniquement à partir des credit ratings. La solidité et la rentabilité des banques mauriciennes constituent également des facteurs importants de stabilité.
Sameer Sharma met surtout en garde contre une approche excessivement comptable de la gestion économique. Pour lui, « gérer l’économie n’est pas un exercice comptable ». Il privilégie ainsi une réduction de la dette vers 75 % du PIB sur sept ans plutôt qu’une trajectoire beaucoup plus rapide. Sur la réforme du système de pension, il défend également une approche différente, privilégiant la réforme fiscale, la rationalisation des dépenses et une transformation du modèle économique plutôt qu’un simple report de l’âge d’éligibilité.
Son analyse introduit donc une nuance essentielle dans le débat : les agences de notation ont une influence, mais elles ne constituent pas à elles seules le marché financier.
Des critiques qui dépassent Maurice
La contestation des méthodes des grandes agences ne date toutefois pas d’hier. En mai 2022, l’ancien président sénégalais Macky Sall dénonçait déjà ce qu’il considérait comme une injustice dans les notations attribuées aux économies africaines. Selon les chiffres cités à l’époque, 56 % des pays africains notés avaient subi une dégradation de leur notation en 2020, contre 31 % au niveau mondial. Le débat porte également sur la capacité des méthodologies utilisées à intégrer les spécificités des économies africaines.
Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), publié en avril 2023, avait estimé que les perceptions du risque pesant sur les économies africaines pouvaient se traduire par des coûts considérables en matière de financement. Le rapport évoquait notamment des dizaines de milliards de dollars d’opportunités de financement perdues.
Les critiques ne prétendent pas nécessairement que les agences manipulent leurs notes. Elles soulignent plutôt un problème structurel : une même grille d’analyse peut-elle correctement mesurer le risque d’une économie africaine, avec ses spécificités institutionnelles, monétaires, démographiques et sociales, lorsqu’elle a été conçue principalement à partir de références financières internationales ? C’est précisément sur ce terrain que se joue la bataille pour l’AfCRA.
L’AfCRA, la riposte africaine
Le projet de création de l’African Credit Rating Agency (AfCRA) veut apporter une réponse institutionnelle à cette dépendance. Prévue pour un lancement officiel en octobre 2026 à Port-Louis, cette nouvelle agence entend se présenter comme une structure africaine indépendante, autofinancée et pilotée par le secteur privé, sans participation étatique directe. L’objectif affiché n’est pas de distribuer mécaniquement de meilleures notes aux pays africains. Ce serait d’ailleurs contre-productif : une agence créée pour améliorer artificiellement les évaluations perdrait immédiatement la confiance des investisseurs.
L’ambition est plutôt de proposer une lecture différente du risque, davantage contextualisée et capable de prendre en considération les réalités propres aux économies africaines.
L’AfCRA pourrait ainsi couvrir les notations souveraines, mais également les entreprises privées, les municipalités et les marchés de dette en monnaie locale.
Le soutien affiché par Maurice à cette initiative donne au pays une responsabilité particulière. Port-Louis pourrait devenir l’un des points d’ancrage d’un nouvel écosystème africain de l’information financière. Mais cette ambition comporte une difficulté majeure : comment garantir l’indépendance de l’agence dans la durée ?
Ram Etwareea : « Il faut éviter que la future AfCRA tombe sous l’influence des mêmes acteurs »
Dans une déclaration au Journal du dimanche , le député de la circonscription no 6, Ram Etwareea, n’a pas mâché ses mots. Il soutient qu’il faut désormais faire preuve de prudence face aux arguments avancés par les agences de notation, notamment lorsqu’il s’agit de transparence, de crédibilité et d’attraction des capitaux. Selon lui, accepter leurs propositions et suggestions à la lettre reviendrait à se décrédibiliser.
Il dénonce également ce qu’il considère comme une posture ambiguë de ces agences qui, au nom de la transparence, brassent des milliards de dollars de revenus. Il a notamment souligné qu’en 2025, le chiffre d’affaires de Moody’s s’élevait à plus de 7 milliards de dollars, dont environ 4 % provenant du marché africain.
Le député de Grand-Baie/Poudre-d’Or fait ressortir que, contrairement à l’Europe et aux États-Unis, où les marchés sont arrivés à maturité, le marché africain est en pleine croissance et attire de nombreux investisseurs. Il déplore toutefois qu’en raison de leur puissance financière, ces agences puissent se permettre de racheter des acteurs locaux et de renforcer ainsi leur position dominante sur le marché africain de la notation. Une situation qui, selon lui, « defeat the purpose of a free and independent market ». Il ajoute que Moody’s et les autres grandes agences auraient, par le passé, tenté d’adopter une stratégie similaire sur le marché asiatique, mais que les acteurs de cette région ne se seraient pas laissé faire.
Soulignant l’importance d’une concurrence plus équitable dans le domaine de l’information financière, Ram Etwareea se dit favorable à la création de la nouvelle agence africaine indépendante de notation, afin de réduire la dépendance envers les grandes agences internationales. Il met toutefois en garde contre le risque que des investisseurs étrangers prennent le contrôle du capital de cette future institution, ce qui pourrait, selon lui, neutraliser son objectif de souveraineté.
Pour lui, l’enjeu dépasse largement la seule question financière. Il s’agit également de souveraineté économique et démocratique, un enjeu comparable à ce que l’on observe dans le secteur des agences de presse ou celui des grandes institutions bancaires.
Il évoque également le rôle que pourrait jouer Maurice comme plateforme pour ce type d’institution. Il appelle ainsi à mettre en place une gouvernance solide et un actionnariat suffisamment protégé afin d’éviter que la future agence ne tombe sous l’influence des mêmes acteurs qu’elle cherche précisément à concurrencer.

