Une trentaine de responsables religieux, toutes confessions confondues, se sont retrouvés hier à l’évêché de Port-Louis. À l’origine de cette rencontre inédite : Mgr Jean Michaël Durhône, qui a souhaité réunir les différentes communautés pour un temps d’échange sur ce qu’il considère comme l’un des maux les plus pressants de la société mauricienne actuelle. Au terme des discussions, la décision a été prise de renforcer la collaboration interreligieuse pour faire front commun contre le fléau de la drogue.
Un rajeunissement qui inquiète toutes les communautés
Le constat dressé lors de la rencontre est sans appel : la drogue, et en particulier la drogue synthétique, ne connaît plus de frontière sociale. Elle touche désormais toutes les catégories de la population, avec un rajeunissement des consommateurs qui préoccupe l’ensemble des participants. Familles aisées et familles modestes sont concernées au même titre, tandis que de nombreux quartiers subissent une dégradation progressive de leur tissu social.
Ce constat de terrain rejoint les chiffres communiqués par les autorités ces derniers mois. Répondant en juin à une question du leader de l’opposition à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Navin Ramgoolam avait révélé que 1 594 affaires liées aux drogues synthétiques avaient été enregistrées par la police entre janvier 2025 et juin 2026, débouchant sur 1 650 arrestations. De son côté, l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) a fait état, pour le seul premier semestre 2026, de saisies avoisinant Rs 1,9 milliard — un montant qui talonne déjà le total de l’année 2025 entière (Rs 3 milliards). Les statistiques de l’ADSU pointent aussi une féminisation du phénomène et l’arrestation de plusieurs adolescents âgés de seulement 16 et 17 ans.
La famille, premier rempart fragilisé
Au cœur des échanges entre responsables religieux, un thème est revenu de façon récurrente : l’affaiblissement de la cellule familiale. Manque de communication entre parents et enfants, éloignement progressif, influence croissante des groupes de pairs et des réseaux sociaux : autant de facteurs identifiés comme terreau propice à la consommation. Les participants ont insisté sur l’urgence de renforcer l’éducation et la prévention dès le plus jeune âge, et de redonner sa place au dialogue en famille.
Mais au-delà de la sphère familiale, la drogue a également été présentée comme le symptôme de mutations sociales plus larges : montée de l’économie parallèle, incivisme, banalisation du phénomène et une certaine indifférence collective face à son ampleur.
Des actions déjà là, mais qui s’ignorent entre elles
Sur le terrain, les communautés religieuses ne partent pourtant pas de zéro. Sensibilisation dans les quartiers, causeries, écoute et accompagnement des personnes dépendantes et de leurs proches, soutien spirituel, programmes de thérapie et de réhabilitation : les initiatives existent, parfois depuis des années.
Le problème, reconnu ouvertement par les participants eux-mêmes, tient à leur dispersion. Les différentes communautés ignorent souvent ce que font leurs homologues d’autres confessions. Mieux faire circuler l’information, repérer les programmes qui donnent réellement des résultats et coordonner les efforts sont ainsi ressortis comme des priorités immédiates. La nécessité de mieux former les responsables religieux eux-mêmes aux réalités concrètes de la toxicomanie a également été soulevée.
Une plateforme interreligieuse à l’étude
Parmi les pistes concrètes évoquées figure la création d’une plateforme interreligieuse commune, qui permettrait de partager l’information, de coordonner les initiatives existantes et de développer de nouvelles actions conjointes. La mise en place de cellules interreligieuses dans les différentes régions du pays, un travail de proximité mieux structuré, ainsi qu’un audit des actions déjà menées font également partie des propositions retenues.
Les responsables religieux souhaitent par ailleurs élargir cette collaboration au-delà de leurs propres rangs, en travaillant plus étroitement avec le gouvernement, les ONG, les organismes spécialisés et les forces de l’ordre. L’objectif affiché : agir simultanément sur trois leviers — la prévention, l’accompagnement des personnes touchées et la réduction de l’offre.
« Nous ne baissons pas les bras »
Au terme de la rencontre, Mgr Jean Michaël Durhône a tenu à rappeler l’importance de la famille, qu’il a qualifiée de « base de la société », tout en appelant à garder espérance. « Nous ne baissons pas les bras », a-t-il affirmé, invitant les différentes communautés religieuses à mettre en commun leurs expériences, leurs programmes et leurs forces.
Un comité a été mis en place pour assurer le suivi et coordonner les actions futures. Une prochaine rencontre doit permettre de poursuivre la démarche, à travers un échange plus approfondi d’informations et de propositions concrètes, avec pour objectif de définir des priorités communes et de passer à l’action.
Face à l’ampleur du phénomène, le message porté par les responsables religieux se veut clair : la lutte contre la drogue ne peut être l’affaire d’un seul acteur. C’est une responsabilité collective — et c’est ensemble, espèrent-ils, que la société mauricienne pourra relever ce défi.

