À chaque scandale qui éclate dans ce pays, on retrouve le même théâtre, les mêmes dialogues bien rodés. Les acteurs changent, les décors aussi, mais le script reste identique. Et, cette semaine, l’ex-commissaire de police Anil Kumar Dip a repris ce rôle classique avec brio : celui du grand patron qui “ne savait pas”, “ne voyait pas” et “n’avait aucun contrôle” sur ce qui se passait sous ses ordres.
Dans l’affaire du Reward Money, ces primes attribuées aux policiers pour leurs saisies, Dip assure qu’il n’était qu’un signataire de documents, que son rôle se limitait à valider des papiers préparés par d’autres. Les millions sortaient, les bénéficiaires étaient payés, mais lui ? Spectateur, pas acteur. “Mo pena okenn kontrol lor kisann-la gagn Reward Money”, dit-il. Autrement dit : ce n’est pas moi, c’est Dieu.
Il faut croire que dans notre République, l’autorité se porte comme un uniforme : on le revêt pour la photo officielle, pour la voiture de fonction hors taxes, pour les cérémonies et les galons… mais quand il s’agit d’assumer, l’habit disparaît comme par enchantement. On ne commande plus, on ne décide plus, on ne contrôle plus. On “tamponne” et on passe au dossier suivant.
Le plus grave dans cette histoire, ce n’est pas seulement qu’un commissaire de police puisse affirmer n’avoir eu aucun contrôle sur un système aussi sensible, c’est que cela paraisse presque normal. Car ce scénario se répète dans d’innombrables affaires : scandales financiers, projets ratés, contrats douteux… À chaque fois, personne n’est coupable, tout le monde est victime d’un système ou d’une procédure.
Ce discours est devenu un art. On le maquille avec des mots sérieux comme “Internal Control Unit” ou “procédures établies”, on y ajoute une pincée de jargon administratif, et l’affaire est close : la faute n’est à personne, surtout pas au chef. Cette stratégie a un avantage : elle ne nécessite ni courage, ni réformes, ni remises en question. Il suffit de lever les mains au ciel et d’implorer l’innocence, pendant que la machine continue de tourner.
Mais dans le cas du Reward Money, il ne s’agit pas d’une simple erreur comptable ou d’un oubli administratif. On parle de saisies douteuses, parfois fictives, qui débouchent quand même sur des paiements. On parle d’un système qui, selon plusieurs témoignages, a été détourné pour enrichir certains. Dire “je ne savais pas” ne devrait pas suffire. Car si le chef ignore ce qui se passe sous ses yeux, il est soit incompétent, soit complice par omission. Dans les deux cas, c’est un échec.
La fonction de commissaire de police, comme toute haute fonction publique, implique une responsabilité totale. On ne peut pas encaisser les avantages et refuser les comptes. Sinon, autant admettre que dans ce pays, les vrais patrons ne sont pas ceux qui portent les galons, mais une entité invisible, providentielle… qu’on appelle commodément “Dieu” chaque fois qu’il faut désigner un responsable.
Tant que cette culture du “c’est pas moi” restera la norme, chaque scandale se conclura de la même manière : par un sourire gêné, quelques phrases en créole pour montrer qu’on est proche du peuple… et un nouveau dossier qui disparaît dans les archives.

