- « Rodriguais pe plorer, Rodriguais dan souffrance, ena problème. Esaye comprend zotte »
À l’occasion des 24 ans de l’autonomie de Rodrigues, Jean Laval Plaiche livre un bilan sans complaisance. Le journaliste et rédacteur en chef de Kozé Rodriguais, également ceinture noire et encadrant en taekwondo ainsi que technicien en photovoltaïque, reconnaît une identité culturelle renforcée. Mais il déplore un développement économique et social en deçà des attentes. Crise de l’eau, dépendance économique, divisions politiques et avenir des jeunes : il appelle les autorités à écouter davantage la population.
Vingt-quatre ans après l’instauration de l’autonomie, Jean Laval Plaiche estime que Rodrigues n’a pas suffisamment progressé. Derrière les occasions manquées, il voit surtout des difficultés qui persistent et une gouvernance trop peu attentive aux réalités du terrain. Il va jusqu’à considérer que l’île aurait pu obtenir de meilleurs résultats avec des ministres plutôt qu’avec des commissaires.
« Les commissaires déclarent être plus chefs que les chefs », déplore-t-il. Une formule qui traduit son exaspération face à des rapports de force qui, selon lui, prennent le pas sur la recherche de solutions. Pour avancer, soutient-il, les dirigeants doivent sortir de leur propre logique et accorder davantage de place aux propositions de la population.
Le dessalement ne suffira pas
La crise de l’eau illustre, à ses yeux, les limites de l’approche actuelle. Régulièrement présenté comme une réponse aux difficultés d’approvisionnement, le dessalement ne peut, selon lui, résoudre à lui seul un problème aussi profond. Les besoins énergétiques de ces installations et leurs coûts de fonctionnement imposent une réflexion plus large.
Jean Laval Plaiche préconise ainsi d’accompagner le projet de dessalement prévu d’un dispositif photovoltaïque, afin de réduire la dépendance énergétique et les dépenses d’exploitation. Il défend également une meilleure récupération des eaux qui s’écoulent vers la mer.
Le technicien affirme avoir proposé, à plusieurs reprises, la multiplication de petits barrages dans les rivières pour ralentir cet écoulement et constituer des réserves. Associées à un système de pompage alimenté par l’énergie solaire, ces retenues pourraient, estime-t-il, améliorer la distribution dans plusieurs localités. Il rappelle que des méthodes de retenue d’eau étaient utilisées sous l’administration britannique, avant d’être progressivement abandonnées.
Son principal regret reste le manque d’écoute. Il reproche aux autorités de négliger les pistes avancées par ceux qui connaissent le terrain, puis de devoir gérer les conséquences de décisions insuffisamment concertées.
« Culture pa plin ventre »
L’autonomie a néanmoins permis une avancée qu’il juge essentielle : l’affirmation de l’identité culturelle rodriguaise. Les habitants ont davantage conscience de leur singularité et en tirent une fierté légitime. Mais cet acquis ne suffit pas à assurer leur bien-être. « Culture pa plin ventre », rappelle-t-il. Pour Jean Laval Plaiche, l’économie doit désormais devenir une priorité, avec une stratégie capable de créer des emplois, de garantir des salaires décents et d’offrir des perspectives aux familles les plus modestes.
Il considère que Rodrigues reste trop dépendante pour décider pleinement de ses orientations. Selon lui, l’île ne peut pas suffisamment faire entendre sa propre voix sur certains dossiers et ne maîtrise pas assez l’utilisation des fonds qu’elle reçoit ou génère. « Rodrigues reste dans un état embryonnaire », affirme-t-il.
Ce constat renvoie notamment au manque d’infrastructures, d’équipements et d’innovation. L’agriculture en constitue, à ses yeux, un exemple frappant : des terres ont été délaissées, tandis qu’une grande partie des légumes consommés provient de Maurice, à des prix élevés.
Cette situation n’a pourtant rien d’inéluctable, assure-t-il. Relancer la production locale exige un accompagnement plus solide des agriculteurs, des infrastructures adaptées et un suivi plus rigoureux. Malgré la sévérité de son bilan, il reste convaincu que Rodrigues pourrait devenir « un petit paradis », à condition de mobiliser les moyens nécessaires et de passer des intentions aux réalisations.
Quand la politique divise les familles
Au-delà des difficultés économiques, Jean Laval Plaiche s’inquiète de l’effritement des liens sociaux. Les rivalités partisanes auraient, selon lui, profondément affecté les relations entre habitants, jusque dans les familles.
« Il y a des frères qui ne se parlent plus parce qu’ils supportent deux partis différents », observe-t-il. Il déplore que les affrontements entre responsables du gouvernement et de l’opposition se répercutent sur leurs partisans, fragilisant la solidarité qui caractérisait autrefois la vie communautaire rodriguaise.
La place prise par l’alcool et la drogue nourrit également ses préoccupations. Il y voit la nécessité d’un meilleur accompagnement des jeunes, mais aussi d’une mobilisation plus large de la société. Son regard sur le débat public est tout aussi critique. Le rédacteur en chef de Kozé Rodriguais affirme n’avoir jamais eu peur d’écrire ni d’exercer son métier. Il estime toutefois que la liberté de la presse a considérablement reculé à Rodrigues.
Il regrette notamment que les réseaux sociaux servent trop souvent à insulter ou à attaquer les personnes, au lieu de favoriser les échanges sur les problèmes de fond. Selon lui, le rôle de la presse reste mal compris par une partie du public : soulever des questions, mettre en lumière les défaillances et proposer une analyse critique ne devrait pas être assimilé à une attaque personnelle.
Former des personnes avant de former des travailleurs
Pour Jean Laval Plaiche, l’avenir de l’île se joue aussi dans l’éducation. Un système trop centré sur la réussite académique risque de laisser de côté des jeunes dont les talents et les aspirations se situent ailleurs.
Au fil de ses échanges avec eux, il dit avoir constaté un intérêt pour des domaines variés, qui mériteraient d’être mieux valorisés. Il plaide donc pour des parcours plus diversifiés, permettant à chacun de développer ses aptitudes et d’acquérir des compétences en accord avec ses ambitions.
« Avant de former des ouvriers, il faut d’abord former des hommes », insiste-t-il. Cet accompagnement doit commencer dès le plus jeune âge et dépasser la seule préparation au monde du travail. Face au manque de repères qu’il observe, les résultats scolaires ne peuvent, à eux seuls, répondre aux difficultés de la société.
« Rodriguais dan souffrance »
En cet anniversaire de l’autonomie, Jean Laval Plaiche adresse finalement un appel au Premier ministre, Navin Ramgoolam : prendre le temps d’écouter les Rodriguais et de comprendre leur quotidien.
« Rodriguais pe plorer, Rodriguais dan souffrance, ena problème. Essayez comprendre zot, seki ena dans zot leker, seki zot pe ressenti dans zot l’âme », lance-t-il.
À travers ce message, il réclame une gouvernance plus proche des habitants, attentive à leurs inquiétudes et capable d’apporter des réponses concrètes aux difficultés qui pèsent sur leur vie.

