Petites boutiques et tabagies: Des prix qui flambent, des marges qui interrogent et des consommateurs qui trinquent 

ByRédaction

October 15, 2026

Malta Guinness à Rs 75, Candy’Up à Rs 115, Red Bull à Rs 95 et biscuits vendus jusqu’à Rs 25 l’unité : dans certaines boutiques de quartier, les écarts de prix avec les grandes surfaces atteignent des niveaux importants. Si les petits commerçants invoquent leurs charges et leurs difficultés d’approvisionnement, des consommateurs dénoncent des additions parfois gonflées et des suppléments sur les boissons fraîches. Entre service de proximité, marges commerciales et pouvoir d’achat, les pratiques de certains commerces suscitent des préoccupations.

Dans la plupart des quartiers, il suffit parfois de traverser la rue ou de faire quelques mètres pour pouvoir s’approvisionner en produits de première nécessité. Un sachet de lait, du beurre, du sucre, une boîte de café, on retrouve généralement tout ce dont on a besoin au quotidien, sans avoir à se rendre chaque fois dans les grandes surfaces. Une boisson fraîche, un paquet de biscuits, quelques cigarettes vendues au détail ou une canette de bière bien fraîche, la plupart de nos envies peuvent y être comblées.

Pour toutes ces raisons, les petites boutiques ou tabagies sont devenues davantage que de simples commerces. Elles sont des lieux de proximité, de dépannage et souvent même un espace de détente, où l’on peut couler une topette ou une chopine avant de rentrer après un dur labeur. En parallèle, le boutiquier connaît ses clients, leurs habitudes et leurs besoins. Certains clients bénéficient encore du traditionnel crédit, payable à la fin du mois, qui souvent sauve des vies.

Cette proximité a toutefois un prix. Et la question qui se pose aujourd’hui est simple : jusqu’où ce prix peut-il aller ? Car si un petit commerce supporte des charges et doit réaliser une marge pour survivre, on constate aussi des écarts qui paraissent difficiles à justifier.

Quand quelques roupies deviennent une habitude

Un tour d’horizon effectué dans des supermarchés et des boutiques de proximité permet de constater des différences de prix parfois significatives sur certains produits. Il ne s’agit pas d’un relevé statistique national, mais de prix observés sur le terrain dans le cadre de cette enquête.

Ainsi, une canette de Malta Guinness de 330 ml, relevée autour de Rs 50 à Rs 55 dans certaines grandes surfaces, a été constatée à Rs 75 dans une petite boutique visitée. Même constat avec le Candy’Up. Une brique d’un litre oscille entre Rs 70 et Rs 85 dans des supermarchés, mais se vend jusqu’à Rs 115 dans une boutique.

Une canette de Red Bull de 250 ml, relevée entre Rs 56 et Rs 67 dans des supermarchés, a été constatée à Rs 95. Un autre exemple relevé au cours de notre enquête concerne les bouteilles de boissons gazeuses vendues à Rs 115 dans un supermarché contre Rs 125 dans une boutique de proximité.

Les biscuits, les petits gâteaux et les snacks ne sont pas épargnés. Dans le cas des Sando, le prix constaté pour une boîte de 24 en grande surface tournait autour de Rs 220, soit environ Rs 9 par unité, alors que le prix pratiqué dans une petite boutique s’affiche à Rs 15 l’unité et peut atteindre Rs 25 dans certains endroits.

Ces différences ne signifient pas automatiquement qu’il y a infraction. Pour les produits dont les prix sont libres, un petit commerce peut légalement pratiquer un tarif supérieur à celui d’une grande surface. Mais elles posent une question économique et sociale : combien le consommateur paie-t-il réellement pour le service de proximité ? Et surtout, à partir de quel niveau l’écart devient-il difficile à défendre ?

L’étiquetage: des contrôles accrus et des sanctions en cascade

Depuis mars 2025, le cadre légal s’est considérablement durci avec l’introduction d’un système d’amendes beaucoup plus sévères, allant de Rs 5 000 à Rs 20 000 pour le simple non-affichage des prix. Auparavant, ce manque de transparence était l’une des principales ruses utilisées pour grignoter de l’argent sur le dos de certains consommateurs. Dans de nombreux cas, les prix étaient annoncés au hasard selon la tête du client.

Depuis, sur le terrain, la Consumer Affairs Unit (CAU) a drastiquement intensifié sa présence : rien qu’en 2025, plus de 11 000 inspections ciblées ont été menées à travers l’île. Cette surveillance accrue a conduit à l’émission de plus de 2 200 contraventions pour des délits de surfacturation, de non-étiquetage ou de spéculation sur les produits subventionnés.

Entre le 1er juillet et le 13 août 2026, 692 inspections avaient été effectuées et 249 plaintes reçues par le ministère du Commerce. Durant cette période, 69 commerces avaient été verbalisés. Ces chiffres intervenaient surtout après l’extension du maximum mark-up à 500 produits alimentaires. Et ils en disent long sur les pratiques.

Le boutiquier : « Nous avons aussi des charges »

Dans une petite boutique des Salines, à Port-Louis, le quotidien est loin de se résumer à la vente de produits alimentaires. Le commerçant rencontré par le JDD vend des cigarettes au détail, des boissons alcoolisées, des gâteaux et différents produits préparés sur place. Pour le commerçant, comparer directement le prix d’un produit dans une grande surface avec celui pratiqué dans une petite boutique ne tient pas suffisamment compte des réalités du commerce de proximité.

Le quinquagénaire, qui exerce cette activité depuis plus de 30 ans, explique que ses volumes d’achat ne sont pas ceux d’une grande enseigne. Il fait ressortir qu’une grande surface peut commander d’importantes quantités directement auprès des producteurs et obtenir des conditions commerciales auxquelles une petite boutique n’a pas nécessairement accès. À cela s’ajoute une autre réalité : il doit s’approvisionner auprès de grossistes ou d’intermédiaires, avec des coûts de livraison et de service supplémentaires.

Le commerçant précise qu’il faut également prendre en considération le loyer, le transport, l’approvisionnement, les pertes éventuelles et le coût du fonctionnement quotidien de la boutique. Dans son cas précis, son épouse et ses trois enfants l’aident pour que la boutique puisse fonctionner de 7 heures du matin à 23 heures. Ainsi, cela nécessite de payer des salaires. L’électricité représente aussi une charge importante, dit-il.

« Il faut voir les choses dans la juste perspective »

Pour Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des consommateurs de l’île Maurice (ACIM), le débat ne porte pas sur le droit de faire une marge, mais sur son niveau. Sa position de principe est constante : l’ACIM n’est pas opposée au profit et les entreprises doivent être rentables, mais les prix doivent rester raisonnables et la concurrence fonctionner correctement.

Il salue le fait que les autorités aient mis en place différentes mesures pour combattre les abus et contrôler certaines pratiques commerciales. Mais, selon lui, certains commerçants continuent malgré tout d’exagérer sur certains prix et certains produits.

Même en considérant la réalité du petit commerce dans son ensemble, Jayen Chellum estime que certains prix pratiqués ne sont pas justifiables. Il considère que certains prix restent excessifs et traduisent une volonté d’augmenter la marge réalisée sur le dos du consommateur.

Son constat porte également sur l’avenir même du modèle. « Les petites boutiques remplissent encore une fonction sociale importante, mais elles doivent désormais composer avec une concurrence beaucoup plus forte des grandes surfaces. » Pour Jayen Chellum, la multiplication des commerces de plus grande taille et la recherche de prix plus bas poussent progressivement une partie de la clientèle à délaisser les boutiques de proximité.

Pour lui, le paradoxe est que plus la petite boutique augmente ses prix pour préserver sa marge, plus elle risque de perdre les clients qui faisaient précisément vivre son modèle économique.

À la caisse, l’addition ne tombe souvent pas juste

Il existe aussi un autre problème, plus discret : celui du consommateur qui ne vérifie pas. Adriana, 27 ans, habite à Cité Telfair, à Moka, et elle en sait quelque chose. Dans la boutique proche de son lieu de travail, à Montagne Ory, elle prend désormais l’habitude de tout compter et de faire elle-même l’addition de chaque produit avant de payer, même si cela lui attire des regards de travers de la part du boutiquier.

La raison, dit-elle, est qu’à plusieurs reprises, le montant réclamé à la caisse dépassait de Rs 10 ou Rs 15 la valeur de ses articles. Une erreur de caisse est toujours possible. Mais lorsqu’elle se répète, la question de la surfacturation se pose, et la loi la prend au sérieux : elle est passible d’une amende de Rs 5 000.

Le mécanisme prospère sur un réflexe bien humain. Après une journée de travail, ou dans l’empressement, pour quelques articles de dépannage, presque personne ne prend le temps de calculer, ni de comparer les prix avec ceux affichés sur les étiquettes. On fait confiance aux commerçants et, souvent, Rs 10 ou Rs 15 passent inaperçues.

Le fameux supplément de Rs 5 pour le frais

Autre pratique devenue familière : le supplément appliqué à certaines boissons vendues réfrigérées. Dans presque tous les commerces, une boisson coûte plus cher lorsqu’elle est prise froide directement dans le réfrigérateur. Le supplément de Rs 5 n’est pas illégal mais sa justification mérite néanmoins d’être interrogée dans la pratique. Le boutiquier supporte effectivement le coût de l’électricité et du réfrigérateur lui-même mais exiger un supplément de Rs 5 pour l’achat d’une boisson fraîche relève d’un calcul assez disproportionné.

À Maurice, la consommation quotidienne d’un réfrigérateur commercial standard coûte moins de 100 roupies en électricité. Amorti sur les dizaines de bouteilles et de canettes vendues chaque jour, le coût réel de réfrigération par unité ne dépasse guère quelques roupies. Réclamer Rs 5 supplémentaires par boisson ne sert donc pas à couvrir les frais du CEB, mais constitue bel et bien une marge bénéficiaire déguisée et abusive sur le dos du consommateur.

Entre commerce de proximité et protection du consommateur

Il serait trop facile de présenter les petites boutiques comme les seules responsables de la hausse des prix. Les écarts existent aussi entre différentes enseignes, selon les fournisseurs, les promotions, les volumes d’achat et les conditions d’approvisionnement. De la même manière, un prix supérieur dans une boutique n’est pas automatiquement un abus. Le petit commerçant doit vivre de son activité et supporter des charges que les grandes surfaces répartissent sur des volumes considérablement plus importants.

Mais cette réalité ne doit pas non plus devenir un écran derrière lequel des pratiques injustifiées pourraient se banaliser. La boutique de quartier conserve une place particulière dans la société. Elle dépanne, crée du lien et répond à une nécessité réelle. Mais son avenir dépend aussi de la confiance de ceux qui la fréquentent. Cette confiance ne peut fonctionner que dans les deux sens.

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