Manisha Dookhony : « La confiance, l’innovation et la stabilité doivent redevenir les trois piliers de notre économie »

ByRédaction

September 5, 2025

Alors que la Banque de Maurice traverse une tempête institutionnelle et que la roupie poursuit sa glissade, l’économie locale vacille. Inflation galopante, réserves en baisse, confiance des investisseurs ébranlée : le pays fait face à une équation complexe. L’économiste Manisha Dookhony livre sans détour son analyse et ses solutions.

Q : Stabiliser la roupie n’est plus un choix, mais une urgence. Faut-il un traitement de choc pour enrayer la glissade de notre monnaie ?
La situation est critique. La confiance dans nos institutions financières est essentielle, or elle s’effrite. La dépréciation de la roupie a un effet immédiat sur les prix des biens de consommation et donc sur la population. La Banque centrale a indexé son Key Rate sur celui de la FED, ce qui permet de retenir les investissements en roupies mais alourdit le coût du crédit local. Pour redonner de la stabilité à la roupie, il faut surtout renflouer nos réserves, qui ont été entamées par les investissements dans la MIC. Ces fonds doivent être restitués rapidement.

 « Nos réserves ont été siphonnées par la MIC, il faut les renflouer rapidement pour donner de l’air à la roupie. »

Q : Certains affirment qu’une roupie faible favorise les exportateurs, d’autres qu’elle étrangle les consommateurs. Quelle est votre analyse ?
Il faut voir plus loin que le simple argument exportateur/consommateur. La majorité de nos exportations se font en euros alors que nos importations sont en dollars. L’évolution de l’euro/dollar influence donc fortement nos entreprises. Une roupie faible peut temporairement avantager certains exportateurs, mais elle renchérit les coûts de production, notamment l’énergie et les intrants, et érode le pouvoir d’achat. Ce n’est pas une stratégie durable.

Q : La confiance des investisseurs semble ébranlée. Quel signal fort faudrait-il envoyer immédiatement ?


Il est essentiel de rassurer les investisseurs et des signaux clairs doivent leur être adressés. Le budget 2025-2026 n’a pas été suffisamment encourageant à cet égard, notamment pour certains secteurs. Il devient désormais indispensable de fournir un effort supplémentaire afin de rétablir la confiance. Malgré tout, les investisseurs continuent de s’intéresser à notre pays, car nous restons une place financière respectée malgré les difficultés rencontrées. Une communication transparente sur la feuille de route économique demeure au cœur du retour de la confiance, et cela devra s’accompagner de réformes structurelles. Certaines sont déjà engagées, mais d’autres devront impérativement suivre.

 « La confiance des investisseurs dépend avant tout de la crédibilité de nos institutions. »

Q : Comment restaurer la crédibilité internationale de Maurice face aux soupçons d’opacité ?
Il faut transformer la manière dont nos institutions fonctionnent. La FCC fait déjà un travail de fond contre la corruption, mais il faut aller plus loin : rendre les données publiques plus accessibles, renforcer la protection des lanceurs d’alerte et impliquer davantage la société civile. La MRA a montré qu’il est possible de créer une culture de transparence. Maurice doit suivre cet exemple dans toutes ses institutions.

Q : On parle de relance et de “boost” économique. Concrètement, par où commencer ?
Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. Il faut d’abord soutenir les PME et les entreprises exportatrices, véritables moteurs de la croissance. L’Europe a démontré le rôle central des PME dans la relance. À Maurice, nous devons renforcer ce tissu entrepreneurial, diversifier nos exportations et soutenir l’innovation. L’intelligence artificielle peut jouer un rôle clé en réduisant les coûts et en optimisant la production.

 « Il n’y a pas besoin de réinventer la roue : ce sont les PME et l’export qui doivent redevenir les moteurs de la croissance. »

Q : Les ménages souffrent de l’inflation. Comment concilier stabilité macroéconomique et protection des consommateurs ?
Des outils comme le Price Stabilisation Fund ou le Maximum Mark Up existent, mais ils sont coûteux et temporaires. Le vrai problème réside dans les pratiques commerciales : certains cartels maintiennent artificiellement des prix élevés. Il faut réguler davantage et contrôler les marges de profit. Par ailleurs, le prix des carburants à Maurice n’a pas suivi la tendance mondiale, ce qui a aussi un impact sur le panier de la ménagère.

Q : Maurice se dit “hub régional”. N’est-ce pas devenu un slogan vide ?
Si nous n’investissons pas massivement dans l’innovation, les énergies renouvelables et la transformation digitale, ce concept restera un slogan. Devenir un hub implique une refonte des services publics et privés, pas seulement une digitalisation de façade. La modernisation du port et de nos infrastructures logistiques doit aussi être une priorité pour fluidifier les importations et exportations.

Q : Quelles réformes structurelles osées mais nécessaires personne n’a encore mises en œuvre ?


Le système portuaire est le plus concerné, car il nous permettrait d’assurer une meilleure fluidité dans l’import et l’export, mais aussi d’attirer davantage de clients. Ensuite vient l’assainissement des finances publiques, avec une optimisation et une réduction des coûts. L’endettement peut être ramené à un niveau acceptable grâce à une croissance plus soutenue du PIB. Il ne faut pas négliger l’autonomisation de nos finances. Encore une fois, la modernisation du secteur public reste essentielle. L’utilisation des fonds obtenus dans le cadre de l’accord sur les Chagos doit être rigoureusement suivie et planifiée. Comme je l’ai déjà mentionné, le retour de la confiance dans les institutions demeure primordial. Les réformes engagées dans divers secteurs doivent absolument aboutir. Enfin, il est nécessaire d’optimiser les accords conclus avec d’autres pays afin d’en tirer pleinement les bénéfices. Les mots clés restent donc : confiance, innovation et stabilité.