Jyoti Jeetun :  «  Les coups passent, les convictions restent. Ma mission est de bâtir un pays plus prospère »

ByRédaction

July 20, 2026

À la tête des Services financiers et Economic Planning dans un contexte économique marqué par de profondes transformations, la ministre défend ses choix et assume sa méthode. Dans cet entretien accordé au Journal du Dimanche, Jyoti Jeetun revient sans détour sur les inquiétudes suscitées par la réforme des pensions, la hausse des frais de licence, les critiques des opérateurs, ainsi que les attaques politiques et personnelles dont elle fait l’objet. Elle affirme que son action doit être jugée sur les résultats concrets et les décisions prises plutôt que sur les polémiques et les effets d’annonce. 

  1. Vous avez hérité d’un ministère stratégique dans une période économique délicate. Quel bilan faîtes-vous à la tête des Services financiers ?

On dit souvent que l’administration publique est un frein à l’exécution des projets. C’est parfois vrai, mais tout dépend aussi du leadership et de la responsabilisation des équipes. La semaine dernière, lors d’un town hall avec les cadres du ministère, j’ai vu une équipe défendre ses KPIs avec conviction, tandis que le Senior Chief Executive rappelait que le service public ne se limite pas à une logique de « nine to four ». Avec des ressources limitées, nous devons faire plus avec moins.

Je suis entrée en politique avec une seule ambition : obtenir des résultats, pas multiplier les effets d’annonce. En six mois, nous avons présenté le Financial Services Strategy Report 2025-2030, créé le Financial Services Consultative Council, renforcé notre dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux avec 24 amendements législatifs, lancé la National Fintech Strategy, consolidé le corridor financier Inde-Maurice et accompagné une croissance de 5 % du secteur. Maurice est également passée de la 58e à la 50e place du Global Financial Centres Index.

Nous avons aussi lancé la démarche Vision 2050, qui a déjà mobilisé plus de 2 000 Mauriciens autour des priorités nationales. Enfin, les objectifs fixés dans les précédentes mesures budgétaires ont été atteints, voire dépassés. Pour moi, le véritable bilan d’un gouvernement se mesure à ses réformes, à ses réalisations et aux résultats obtenus.

2. Quelles sont aujourd’hui vos trois principales priorités pour renforcer la compétitivité du centre financier mauricien ?

Avec un secteur qui contribue à 12,4 % du PIB, nous ne pouvons plus nous contenter de parler de compétitivité et d’attractivité. Il faut aller les défendre sur la scène internationale. Pendant des années, Maurice a été trop peu présente dans les grands forums et les médias spécialisés. Il est essentiel d’être sur tous les fronts pour promouvoir notre centre financier et démontrer sa valeur.

Notre feuille de route est claire. Nous voulons d’abord améliorer davantage l’Ease of Doing Business pour attirer les investisseurs, tout en accélérant la diversification de nos marchés, notamment en consolidant notre présence en Inde et en Afrique, et en développant des services financiers à plus forte valeur ajoutée, comme la gestion de patrimoine. Nous poursuivons aussi nos efforts pour renforcer la réputation internationale de Maurice, investir dans les compétences et maintenir les plus hauts standards en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.

Nous voulons également renforcer la réputation internationale de Maurice comme centre financier de référence, investir dans le développement des compétences et veiller au respect des meilleures normes internationales par rapport aux exigences de AML/CFT. 

Parallèlement, nous travaillons sur la Vision économique 2050. L’objectif n’est pas seulement de définir une ambition, mais surtout de mettre en œuvre une feuille de route claire. Nous devons répondre aux défis d’aujourd’hui tout en prenant les décisions qui permettront de construire une île Maurice plus forte et plus prospère pour les générations futures

« Le plus grand risque n’est pas de réformer, mais de ne rien faire »

3. Quel est l’objectif global des réformes du Budget?

Gouverner, ce n’est pas seulement gérer le quotidien, c’est aussi préparer l’avenir. L’objectif du budget présenté par le Premier ministre est de consolider les fondations de notre économie tout en créant les conditions d’une croissance plus forte, plus inclusive et durable. Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une croissance de 2,8 % ou 3 % : nous devons aller plus loin, tout en veillant à ce que personne ne soit laissé de côté.

Nous devons aussi bâtir une économie qui stimule davantage l’investissement privé, produit et exporte davantage, tout en réduisant notre dépendance aux importations. Les réformes engagées sont parfois difficiles, mais le plus grand risque serait de ne rien faire.

4. Pourtant beaucoup dans le service financier remettent en question l’absence de proactivité pour récupérer les clients de Dubaï avec la situation géopolitique. Que leur répondez-vous ?

C’est une critique facile  mais les faits disent le contraire. Depuis avril 2026, un travail considérable a été réalisé par le ministère avec la collaboration de la Financial Services Commission, le Registrar of Companies, l’Economic Development Board et la Banque de Maurice en consultation avec les opérateurs afin d’attirer les activités qui pourraient éventuellement se détourner de Dubaï. 

Dire que nous ne sommes pas proactifs est donc inexact. Un travail important a déjà été accompli, et nous commençons à voir les premiers résultats des mesures mises en place. 

5. La hausse des frais imposés aux Authorised Companies suscite de vives inquiétudes. D’autres ne comprennent pas la logique d’augmenter les frais de licence au sein des services financiers que nos compétiteurs Seychellois utiliser pour rafler nos clients actuels. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Je comprends les inquiétudes exprimées. Je ne nie pas que les coûts ont augmenté à plusieurs niveaux ces dernières années  main-d’œuvre, fiscalité, entre autres  et que cela pèse sur les opérateurs. Mais il faut reconnaitre que le gouvernement a également des imperatifs.  

La révision des frais de licence de la FSC avait déjà été annoncée dans le budget 2025. Les frais n’avaient pas été revus depuis 2019 et les frais de traitement depuis 2007. Entre-temps, les coûts opérationnels et de supervision liée à la conformité ont considérablement augmenté. La supervision exige davantage de rigueur et de ressources.

La FSC a mené ses consultations avec le ministère des Finances et Mauritius Finance.  Mon message a la FSC était de s’assurer que ces mesures n’aient pas pour effet d’augmenter le coût des affaires d’une manière générale à Maurice ni de nuire à notre compétitivité par rapport à nos concurrents.

Il faut savoir que sur les 145 types de licences examinés, 33 ont vu leurs frais diminuer, 87 n’ont connu aucun changement et 25 ont été augmentés, dans une fourchette allant de 10 % à 50 %.

J’ai echangé avec des opérateurs du secteur. Et ce qui ressort clairement de ces échanges, c’est que le coût d’une licence n’est jamais le facteur qui fait bouger un investisseur. Ce qui compte, c’est la stabilité politique, le climat des affaires, la solidité du cadre légal  l’écosystème dans son ensemble. Certains ont d’ailleurs dit: isn’t it all a storm in a teacup?

« Mettre en avant une seule hausse pour faire croire à une flambée générale, c’est déformer les faits. »

6. …..mais les professionnels parlent d’une hausse pouvant atteindre 300 %. Comment justifiez-vous un tel niveau d’augmentation ?

C’est précisément là que le débat s’éloigne des faits. Il ne faut pas généraliser. Sur les 145 types de licences, une seule est concernée par une hausse de 300 %. C’est pourtant cette seule licence qui est mise en avant pour donner l’impression d’une augmentation généralisée.

Parfois, il faut aussi faire preuve d’équilibre et de discernement dans notre analyse. On ne peut pas sortir une seule phrase de son contexte et en déduire qu’il y aurait un exode massif des investisseurs. Un investisseur ne choisit pas une juridiction uniquement en fonction du prix d’une licence. Il prend en considération tout l’écosystème – la stabilité, le cadre légal, le climat économique, l’environnement des affaires et l’ensemble des conditions offertes.

7. Les opérateurs dénoncent aussi un manque de concertation. Pensez-vous que le dialogue avec le secteur aurait pu être meilleur ?

Le dialogue n’est pas un slogan chez moi. C’est ma philosophie de travail. J’ai rencontré les principales parties prenantes et organisé de grands ateliers réunissant près de 150 opérateurs afin de construire, avec eux, une stratégie pour le secteur. Le FSCC est un forum officiel ou siègent pas moins de 6 membres du secteur.  Il a également ceux qui sont dans les sous comites qui travaille sur l’implémentation des cinq piliers de notre stratégie.  Mêmes les propositions budgétaires découlent du FSCC. 

J’ai rencontré six représentants de Mauritius Finance il y deux semaines pour écouter leurs préoccupations et leurs propositions et je suis en contact permanents avec les opérateurs et professionnels du secteur    Cela étant dit, nous ne serons pas toujours d’accord sur tout, mais le dialogue reste essentiel.

« Propager l’idée d’un exode massif vers les Seychelles sans fondement nuit à la réputation internationale de Maurice »

8. Êtes-vous prête à revoir cette décision si elle entraîne une perte de sociétés et d’investissements ?

Je respecte pleinement l’indépendance des institutions et j’invite chacun à en faire autant. Cette décision relève du conseil d’administration de la FSC, qui a conduit les consultations nécessaires et pris en compte les différents profils de risque ainsi que les exigences de supervision propres à chaque catégorie de produits.

Je comprends que certains opérateurs puissent être en désaccord. En revanche, je regrette que certains choisissent d’alimenter un discours laissant croire à un exode massif vers les Seychelles. Ce type de message ne repose pas sur la réalité et risque surtout de porter atteinte à la réputation de Maurice en tant que centre financier international.

Dans un secteur aussi sensible, chaque déclaration publique compte. Les investisseurs, les partenaires étrangers et les représentations diplomatiques suivent de près ce qui se dit sur notre pays. Nous avons tous la responsabilité de défendre la crédibilité de Maurice. C’est pourquoi je m’interroge sur les motivations qui sous-tendent ce type de discours et sur les intérêts qu’il sert réellement.

9. Parlons du Ease of Doing Business, peut-on toujours attirer les investisseurs étrangers avec les bottleneck bureaucratiques ?

Ma réponse est catégorique : non. L’amélioration du Ease of Doing Business constitue un pilier important de notre stratégie. Je suis une personne très axée sur les résultats. J’ai demandé à la FSC de mettre en place un tableau de bord permettant de mesurer le temps nécessaire au traitement des demandes.

Le ministère a fixé un délai de neuf à dix jours pour le traitement des licences. Nous devons donc être capables de respecter cet objectif. La compliance aux règlements est nécessaire, mais il faut faire attention – over-compliance can kill the business. Nous devons donc trouver le juste équilibre entre la nécessité de conformités aux règlements et celle de faciliter les activités économiques et l’investissement. 

“ Je suis une personne  de convictions, sans agenda caché…”

10. Vos collègues ministres disent que vous êtes une forte tête qui, malgré les coups et l’adversité politiques, y compris au Conseil des ministres, n’abdique jamais. Pourquoi ?

Cette observation me surprend  on m’a plutôt reproché d’être trop silencieuse et de ne pas suffisamment me défendre. On dit aussi que je manque d’expérience, que je ne maîtrise pas mon ministère. En politique, on adore les étiquettes: novice, technocrate, forte tête.

Certes, je suis résiliente  je ne serais pas là où je suis sans force de caractère. J’en ai pris, des coups, et je continue d’en prendre. Je suis une personne de convictions. Ma mission, au-delà des calculs : est pour un pays plus prospèrepour nos enfants. 

Toute ma carrière, j’ai fait le choix de travailler dans divers secteurs que je ne connaissais pas nécessairement, et j’en ai fait des blue chips. J’ai travaillé dans le plus grand centre financier du monde, à Londres, au sein des plus grandes banques et institutions financières internationales. J’ai dirigé de grandes entreprises, avec des résultats concrets à l’appui. La gestion d’un ministère partage beaucoup avec la gestion d’une entreprise, même si les enjeux publics sont d’une autre nature. Oui, je suis nouvelle en politique et j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais ne dit-on pas tous les jours qu’il faut du sang neuf en politique? 

11. La réforme de la pension a provoqué une forte mobilisation syndicale. Comprenez-vous les inquiétudes exprimées par une partie de la population ?

Oui, ces inquiétudes sont légitimes et parfaitement compréhensibles. La pension touche directement les Mauriciens. Il serait dangereux de ne pas comprendre les préoccupations exprimées.

Cette réforme est difficile. Partout dans le monde, les réformes des systèmes de pension sont délicates. Nous devons écouter les préoccupations des personnes âgées et rechercher le meilleur équilibre possible. Il serait extrêmement dangereux de ne pas prendre en compte les réalités auxquelles nous sommes confrontés.

12. Pourquoi cette réforme était-elle, selon vous, devenue indispensable, alors qu’elle est perçue comme du pain bénie pour l’opposition ?

Aujourd’hui, le pays fait face à un choix : la facilité du statu quo, qui nous mène droit au précipice, ou la responsabilité vis-à-vis de nos enfants. Nous avons choisi la responsabilité. 

La réalité démographique nous oblige à agir. Notre population vieillit, le nombre de retraités augmente et la population active diminue. Nous devons donc assurer la pérennité de notre système de retraite. 

Il serait plus facile politiquement de ne rien changer, mais ce ne serait pas responsable. Notre devoir est de prendre les décisions nécessaires aujourd’hui pour assurer l’avenir, tout en restant à l’écoute des préoccupations des personnes âgées et en veillant à ce que personne ne soit laissé de côté

« Dans aucun parti, personne ne doit être plus grand que l’institution. »

14. Comment prévoyez la suite de votre carrière politique, à un moment vous étiez la Première ministre choisie par Paul Bérenger ?

Je ne suis pas entrée en politique pour faire carrière. Je voulais contribuer à l’avenir de mon pays et à celui des générations futures. 

Ce pays m’a beaucoup donné.  Je viens d’un milieu modeste et je n’aurais jamais imaginé arriver là où je suis aujourd’hui.  L’éducation gratuite a été un véritable game changer dans ma vie. 

Après de nombreuses années dans le monde professionnel, j’ai ressenti le besoin de contribuer à mon pays. Mes enfants et surtout ma fille me disait, si des personnes comme toi ne s’engagent pas, qui le fera ? C’est un véritable cri du cœur. Je veux contribuer à construire l’avenir de nos enfants.

15. Vous êtes actuellement au MMM sans son leader historique, comment fonctionne le parti et quelle place occupez-vous ?

C’est triste que nous soyons arrivés à cette situation. Mais dans aucun parti, aussi important soit-il, un individu ne doit être plus grand que le parti lui-même.  Peut-être qu’il reviendra un jour.

Le MMM repose sur une structure démocratique et le parti a une direction collégiale pour le moment. Je ne suis pas dans le Top leadership. Le parti est actuellement dans une période de transition, de réflexion et de reconstruction. 

Le parti aura à se réinventer et se renouveler.  Tout comme le Parti travailliste, c’est un parti national qui a un passé riche avec des valeurs profondes.  Notre pays a besoin de ces partis historiques et les hommes et des femmes de bonnes volontés qui mettrai le pays en premier et non pas les intérêts personnels.  Il faut redonner l’espoir à ce peuple, à cette nation.

16. Le mot de la fin

Malgré les difficultés du moment, je reste profondément optimiste pour Maurice. Je crois au talent, à la résilience et à la capacité des Mauriciens à relever les défis. Notre modèle économique doit évoluer, mais notre avenir dépendra surtout de notre volonté de construire plutôt que de critiquer. Mon appel est simple: mettons nos efforts et notre énergie pour bâtir cette île Maurice plus forte et plus prospère que nos enfants vont hériter.