Quand la Speaker perd son cap : l’hémicycle réclame un arbitrage, pas des leçons

ByRédaction

December 16, 2025
  • Une question parlementaire qui dérange… et déclenche un chaos inutile

La séance parlementaire de mardi dernier a laissé un goût amer dans les rangs de l’Alliance du Changement comme dans l’opinion publique. L’accrochage entre la Chief Whip, Stéphanie Anquetil, et la ministre du Bien-être de la famille, Arianne Navarre-Marie, n’est pas nouveau : plusieurs échanges tendus avaient déjà marqué les semaines précédentes. Mais cette fois, c’est l’intervention répétitive et contre-productive de la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui a basculé le débat dans un registre inattendu, voire inquiétant.

À l’origine, une question parlementaire parfaitement légitime. Stéphanie Anquetil souhaite savoir sur quel critère une ACPO, déjà associée à des frasques sérieuses dans divers shelters, a été placée à la tête du Child Day Care Centre de Résidence Florida à Baie-du-Tombeau. La députée évoque des allégations graves : langage vulgaire, tensions professionnelles, fausses déclarations et même falsification de documents officiels. L’hémicycle est justement l’espace protégé où ces préoccupations doivent être exprimées.

Une réponse ministérielle qui élude l’essentiel

La ministre Navarre-Marie affirme que la personne en question est « qualifiée » et détentrice d’un HSC, avant de reprocher à la députée de ne pas l’avoir consultée en privé. Une remarque surprenante : l’objectif d’une question parlementaire n’est pas de régler des affaires internes discrètement mais de permettre un débat transparent sur des sujets d’intérêt public.

Paul Bérenger, rarement prompt à intervenir, se lève pour demander des preuves, semblant offrir un soutien politique à la ministre MMM. Mais Stéphanie Anquetil ne recule pas : les preuves existent déjà, consignées dans les rapports de l’Ombudsperson et à la police de Grand-Baie. Elle promet de les déposer officiellement. Puis elle souhaite présenter deux photos prises elle-même dans l’enceinte de la garderie.

Une Speaker qui transforme un dépôt de documents en bras de fer

Ce qui aurait dû être un acte administratif banal devient une scène de confrontation. La Speaker exige des explications, conteste l’authenticité et multiplie les interruptions. Le ministre Shakeel Mohamed clarifie : si la députée a pris les photos, l’affaire est réglée. « Moi-même », confirme Anquetil.

Mais la Speaker persiste, et c’est là que le débat bascule dans un ton que beaucoup jugent inacceptable pour la présidence de l’Assemblée.

Des interventions moralisatrices qui choquent l’hémicycle

Les phrases de Shirin Aumeeruddy-Cziffra résonnent comme des remontrances personnelles plutôt que comme un arbitrage neutre :

  • « Ne venez surtout pas m’accuser ! »
  • « Vous allez vous aussi vous mettre de la partie ? »
  • « Be careful ! Be careful ! »
  • « Vous ouvrez la porte de Sésame… faites attention. »
  • « Je vais vous donner un conseil d’ami, de maman… »
  • « Personne n’est dupe. »

Ces interventions donnent l’impression d’une Speaker qui s’érige en juge, en conseillère morale et en gardienne d’intentions, plutôt qu’en garante de la neutralité parlementaire. Pire : elle sermonne même la ministre Navarre-Marie, comme si son passé d’Ombudsperson lui donnait une supériorité dans le débat. Une attitude qui brouille les rôles institutionnels.

Un malaise qui gagne les rangs de la majorité

Les effets ont été immédiats : aucun député travailliste ne s’est rendu le lendemain à la fonction organisée par la Speaker sur les violences de genre. Un boycott silencieux mais révélateur du profond malaise provoqué par ses interventions.

Le cœur du sujet, pourtant, portait sur la protection des enfants dans les shelters – une lutte que Stéphanie Anquetil mène depuis des années. Insinuer qu’elle poursuivait un agenda politique revient à nier son engagement constant en faveur des plus vulnérables.

Nita Deerpalsing dénonce une forme de “bullying” institutionnel

L’ancienne députée et activiste Nita Deerpalsing a pris position publiquement. Pour elle, l’attitude envers Anquetil s’apparente clairement à une forme de « bullying ». Elle rappelle que le débat aurait dû porter sur des enfants en situation précaire, pas sur une bataille d’ego institutionnels.

« Le Parlement existe pour provoquer des actions, pas pour étouffer les questions qui dérangent », dit-elle. Elle s’interroge aussi sur la réaction de Paul Bérenger : « Pourquoi défendre son ministre ? Pourquoi qualifier de simples allégations une question qui mérite enquête ? »

Une faute grave : inviter une députée à aller faire une déposition à la police

L’un des aspects les plus critiqués reste la suggestion de la Speaker invitant la députée à déposer une plainte à la police. Une recommandation incompatible avec la jurisprudence de la Cour suprême, selon laquelle le Parlement « is a Kingdom of its own ». L’immunité parlementaire existe précisément pour permettre aux élus de dénoncer les dysfonctionnements sans craindre des conséquences externes. Ce dérapage réduit dangereusement l’espace de liberté parlementaire.

La nécessité urgente d’un retour à l’impartialité

La comparaison avec l’ancien Speaker Phokeer, autrefois critiqué pour ses excès, commence désormais à circuler. Une parallèle peu flatteur, mais révélateur du danger : l’autorité de la présidence de l’Assemblée peut s’effriter si elle se laisse entraîner dans des positions partisanes ou moralisatrices.

L’hémicycle n’a pas besoin d’une donneuse de leçons. Il a besoin d’une arbitre ferme, neutre et silencieuse lorsque nécessaire. Pour que la démocratie parlementaire retrouve son souffle, Madam Speaker doit impérativement changer de cap. L’Assemblée nationale n’est pas une salle de classe, mais le cœur battant du débat public. Et ce cœur doit battre librement.