À l’heure où Maurice ouvre le débat sur la réforme du cannabis à travers les consultations nationales de la NADC, la question de la drogue revient au centre des préoccupations. Réduction des risques, santé publique, criminalisation et trafic : le dossier dépasse largement le cannabis et révèle les limites du modèle actuel. Pour Collectif Urgence Toxida, il devient urgent de repenser la politique antidrogue du pays. Sa directrice, Jamie Cartick, plaide pour une approche plus humaine, scientifique et inclusive.
La NADC a amorcé une vaste réforme autour du cannabis avec plusieurs scénarios à l’étude. Craignez-vous que le débat dévie des véritables enjeux de santé publique ?
La question des drogues est avant tout un enjeu politique, économique et social. À Maurice comme ailleurs, certains consommateurs sont souvent stigmatisés alors que d’autres substances comme l’alcool ou le tabac restent socialement acceptées malgré leurs effets nocifs.
Le débat autour de la légalisation du cannabis soulève aussi des inquiétudes économiques et sociales. Certes, le cannabis pourrait générer des revenus importants, mais cela reste une drogue avec des impacts réels sur la santé publique. Nous devons être prudents pour éviter qu’un système purement capitaliste ne profite uniquement à de grands intérêts privés.
Certaines communautés marginalisées, comme la communauté rastafari, risqueraient d’être mises à l’écart. Le débat doit également inclure les enjeux de réduction des risques et les réalités vécues par les personnes vulnérables, notamment celles qui s’injectent des drogues ou vivent avec le VIH.
« La guerre contre la drogue cause plus de dégâts qu’elle ne résout de problèmes »
Malgré les milliards injectés et les saisies records, la stratégie antidrogue actuelle montre-t-elle aujourd’hui ses limites ?
Oui, le modèle a clairement échoué depuis longtemps. Maurice a suivi pendant des années une approche très répressive, comme plusieurs autres pays, et ces modèles produisent souvent des résultats catastrophiques en matière de santé publique et de droits humains.
Nous le répétons depuis longtemps : la guerre contre la drogue est une guerre perdue d’avance. Elle cause souvent plus de dégâts qu’elle ne résout de problèmes. En réalité, cette guerre est surtout menée contre les consommateurs de drogues.
Aujourd’hui, les plus grands gagnants restent les drogues elles-mêmes, les trafiquants ainsi que toutes les personnes qui profitent, directement ou indirectement, d’un système profondément corrompu.
Après les récentes saisies records estimés à plusieurs milliards de roupies, Maurice fait-elle face à une forme de « narco-économie » ?
Certainement. L’ampleur du business lié aux drogues est aujourd’hui gigantesque. Quand autant d’argent circule, le blanchiment devient presque inévitable à travers différents secteurs économiques.
L’un des objectifs d’une régulation contrôlée des substances serait justement de reprendre le contrôle sur cette économie parallèle afin de réinjecter ces ressources dans des secteurs essentiels comme les services sociaux, l’éducation, le logement ou encore les loisirs pour les jeunes. Aujourd’hui, cet argent circule dans l’opacité et alimente des situations de violence extrême, notamment les règlements de comptes que nous observons de plus en plus fréquemment.
« Punir ne suffit pas : il faut donner aux personnes les moyens de réduire les comportements à risques »
Une partie de l’opinion publique estime pourtant que la réduction des risques banalise indirectement la consommation. Que leur répondez-vous ?
C’est un argument que nous entendons régulièrement, mais il repose souvent sur une mauvaise compréhension du concept de réduction des risques. Cette approche ne banalise pas la consommation de drogues. Au contraire, elle existe précisément parce que les drogues sont dangereuses.
La réduction des risques vise à sauver des vies grâce à des stratégies basées sur des données scientifiques et des informations honnêtes. Elle part d’un constat simple : croire qu’un monde sans drogue est possible relève de l’utopie.
Nous ne pouvons pas faire l’autruche. Il faut donner aux personnes les outils nécessaires pour réduire les comportements dangereux et limiter les consommations problématiques plutôt que de simplement punir.
Vous insistez beaucoup sur l’éducation. Le système éducatif est-il réellement prêt à aborder la question des drogues sans tabou ni stigmatisation ?
Il existe encore de nombreuses lacunes. Pendant longtemps, nous avons pensé qu’il suffisait de parler des dangers des drogues ou des risques d’emprisonnement pour empêcher les jeunes de consommer. Mais les “fear tactics” ont leurs limites.
Il faut aller beaucoup plus loin en développant les compétences psychosociales: l’estime de soi, la gestion des émotions, l’esprit critique, la capacité à résoudre des problèmes ou encore la régulation émotionnelle. Ces compétences jouent un rôle fondamental dans la prévention des comportements à risques. Leur absence peut favoriser des consommations problématiques chez certains jeunes.
Pourquoi autant d’inquiétudes autour de la transparence de cette réforme ?
Il est normal que plusieurs organisations aient déjà des positions publiques sur le cannabis, y compris CUT. L’essentiel est que le débat reste ouvert, transparent et inclusif. Toutefois , il faut rappeler que le Technical Working Group sur la réforme du cannabis n’est pas l’organe qui prendra les décisions finales concernant les lois futures. Les consultations nationales ont justement été mises en place afin que toutes les parties concernées puissent s’exprimer et faire entendre leurs arguments.
« Si nous ne nous adaptons pas, nous continuerons à agir quand les dégâts seront déjà irréversibles »
Face à la montée des drogues synthétiques chez les adolescents, la prévention arrive-t-elle trop tard ?
Comme je l’ai mentionné, les compétences psychosociales restent très peu développées dans notre système éducatif et même au sein des familles. Au-delà des simples campagnes de sensibilisation, il faut proposer aux jeunes des activités adaptées, des espaces d’écoute, des loisirs et des opportunités concrètes. Le monde change rapidement et les nouvelles générations évoluent dans des réalités totalement différentes. Si nous ne nous adaptons pas, nous continuerons à intervenir uniquement lorsque les dégâts seront déjà installés.
Le National Drug Control Master Plan 2026-2030 prévoit plusieurs milliards de roupies pour la lutte antidrogue. Les ONG auront-elles une véritable place décisionnelle ?
Les décisions sont prises au niveau du board de la NADC puis validées par la commission nationale et les ministres concernés. Les associations présentes dans les sous-comités jouent surtout un rôle consultatif et collaboratif. Nous sommes régulièrement sollicités pour partager nos observations de terrain, participer à la mise en place de protocoles ou contribuer à certains programmes. Ce rôle reste important.
Le leadership actuel de la NADC permet également une meilleure écoute des acteurs travaillant dans la réduction des risques. Toutefois, CUT aurait souhaité être représenté directement au sein du board afin d’assurer un meilleur équilibre dans les prises de décisions.
« Maurice manque encore de données fiables sur les drogues et leurs conséquences sociales »
Dispose-t-on de données suffisamment fiables pour prendre des décisions éclairées sur les drogues ?
Il existe encore un manque important de données locales sur les comportements liés aux drogues et leurs conséquences sociales. C’est justement pour cette raison qu’une division de recherche a été créée au sein de la NADC.
Mais il ne faut pas oublier que les études scientifiques internationales restent également pertinentes pour Maurice, notamment concernant les overdoses, les maladies transmissibles ou l’accès aux soins. Les comportements humains liés à la recherche du plaisir et les impacts des drogues sur la santé publique ne sont pas propres à un seul pays. Maurice n’est pas isolée de ces réalités mondiales.
Le débat sur le cannabis fait-il oublier l’urgence des drogues synthétiques ?
Le débat avance justement parce qu’il est lié aux drogues synthétiques. Certaines personnes considèrent qu’une régulation du cannabis pourrait constituer une alternative moins dangereuse pour certains consommateurs.
Mais il est vrai que cette focalisation peut faire oublier d’autres problématiques majeures comme les pratiques d’injection à haut risque, les blessures graves liées à certaines substances ou encore les réalités des personnes sans-abri vivant dans des cycles de dépendance, de stigmatisation et d’exclusion sociale.
« Un consommateur de drogue ne devrait pas être emprisonné pour un usage personnel »
Dans les écoles, les sanctions disciplinaires traditionnelles restent fréquentes. Ces mesures aggravent-elles la marginalisation des jeunes consommateurs ?
Oui, clairement. Les mesures purement punitives se concentrent uniquement sur le comportement visible sans chercher à comprendre les causes profondes du problème.
Les suspensions, exclusions ou la criminalisation découragent souvent les jeunes de demander de l’aide. Elles aggravent également les inégalités sociales en réduisant les opportunités scolaires et professionnelles. Au lieu d’accompagner ces jeunes, on les enferme davantage dans un cercle vicieux de stigmatisation et d’exclusion.
Comment convaincre la population que la réduction des risques n’est pas synonyme de laxisme ?
La réduction des risques ne signifie absolument pas qu’il faut être laxiste envers les trafiquants. Notre position reste très claire : les consommateurs ne devraient pas être emprisonnés pour un usage personnel.
La répression peut avoir un rôle dans la lutte contre les réseaux criminels, mais elle ne doit pas être l’axe central de la politique antidrogue. Nous pensons qu’il faut investir davantage dans la santé, l’éducation, le logement, l’accompagnement social et l’employabilité. C’est seulement avec une approche plus humaine, équilibrée et scientifique que Maurice pourra réellement commencer à sortir de cette crise.

