Drogue : après le « chimique », le cannabis adultéré fait craindre un nouveau fléau

ByRédaction

September 1, 2026
  • Sam Lauthan s’apprête à rendre public un rapport accablant

Le « chimique » pourrait-il désormais se cacher là où certains consommateurs pensent justement l’éviter ? À Maurice, plusieurs témoignages font état de cannabis qui aurait été modifié afin d’en renforcer artificiellement les effets. Sam Lauthan affirme documenter le phénomène depuis plusieurs années, tandis que le Dr Sameer Edun évoque des observations préoccupantes chez certains patients. Une nouvelle réalité inquiétante pourrait ainsi se dessiner sur le marché clandestin. Enquête, témoignages et zones d’ombre : c’est notre dossier de la semaine.

Pendant des années, une frontière semblait clairement établie dans l’esprit des consommateurs mauriciens : d’un côté le cannabis, ou « gandia », produit issu d’une plante ; de l’autre, le « chimique », terme générique désignant différentes drogues de synthèse, notamment les cannabinoïdes synthétiques.Cette frontière pourrait aujourd’hui devenir beaucoup plus difficile à tracer.

Une enquête menée auprès de plusieurs personnes familières du milieu de la drogue fait apparaître une pratique qui se serait progressivement installée sur le marché clandestin : certains cannabis de mauvaise qualité seraient modifiés avant d’être proposés aux consommateurs. Des substances étrangères pourraient être ajoutées à la matière végétale afin d’en augmenter les effets et de donner l’impression d’un produit beaucoup plus puissant.

À ce stade, aucune donnée publique ne permet toutefois d’établir quelle proportion du cannabis en circulation serait concernée. Les témoignages recueillis soulèvent donc une alerte qui doit encore être confrontée à des analyses scientifiques. Mais si le phénomène venait à être confirmé à une échelle significative, il ajouterait une nouvelle dimension à la problématique des drogues synthétiques  dans le pays . 

Sam Lauthan : « Des rubbish products extrêmement dangereux »

L’ancien ministre et travailleur social Sam Lauthan, engagé depuis de nombreuses années dans la lutte contre la drogue, affirme que les premiers signaux remontent à 2018.Selon lui, la composition d’une partie du cannabis vendu sur le marché clandestin aurait considérablement évolué. Il affirme que certains produits contiendraient ce qu’il qualifie de « rubbish products extrêmement dangereux ».

Il évoque notamment l’utilisation possible de différentes substances disponibles dans le commerce pour traiter ou modifier la matière végétale. Pour lui, le marché du cannabis n’est donc plus nécessairement celui que certains consommateurs imaginent lorsqu’ils pensent acheter exclusivement une plante naturelle.

Sam Lauthan affirme avoir consacré d’importantes recherches à cette problématique et annonce la publication, dans les prochaines semaines, d’un document consacré au cannabis et à l’évolution des drogues synthétiques à Maurice. Ce dossier devrait, selon lui, apporter davantage d’éléments sur les transformations observées ces dernières années.

L’ancien ministre insiste toutefois sur un point : son alerte sur l’adultération du cannabis ne constitue nullement une défense de sa consommation. Il demeure fermement opposé à son utilisation chez les jeunes. Pour lui, la question est différente : il faut désormais déterminer scientifiquement ce que contiennent réellement certains produits vendus sous l’appellation de cannabis.

Transformer une herbe médiocre pour la vendre plus cher

Sur le terrain, les témoignages recueillis font apparaître une motivation principalement économique. Le cannabis demeure fortement demandé, alors que son approvisionnement reste soumis à une pression constante. Les opérations policières, les saisies, les difficultés de production clandestine et les risques liés au trafic contribuent à maintenir des prix élevés.

Dans ce contexte, chaque quantité disponible représente une valeur importante.

Selon plusieurs sources, certains trafiquants chercheraient donc à tirer davantage de profit d’un cannabis jugé trop faible, trop sec, insuffisamment mature ou peu puissant.

Au lieu de vendre ce produit à un prix inférieur, il pourrait être modifié afin d’intensifier artificiellement ses effets. Une herbe de qualité médiocre pourrait ainsi être présentée comme un cannabis particulièrement puissant.

Pour le trafiquant, la logique est commerciale. Pour le consommateur, en revanche, le risque est considérable puisqu’aucune modification n’est évidemment indiquée au moment de l’achat.Et dans un marché entièrement clandestin, il n’existe aucun moyen simple de vérifier les affirmations du vendeur.

Le piège pour ceux qui veulent éviter le « chimique »

C’est probablement le paradoxe le plus préoccupant de cette affaire. Une partie des consommateurs de cannabis refuse catégoriquement les drogues synthétiques. Dans leur perception, le « gandia » reste un produit végétal tandis que le « chimique » représente un univers totalement différent, associé aux molécules de synthèse et à des effets considérés comme beaucoup plus imprévisibles.

Cette distinction influence également les prix.

Selon les informations recueillies sur le terrain, un « pouliah » de cannabis peut être vendu entre Rs 300 et Rs 500. Un gramme présenté comme étant de qualité supérieure peut, lui, atteindre plusieurs milliers de roupies. À l’inverse, certaines doses de drogues synthétiques peuvent être disponibles autour de Rs 100. Certains consommateurs acceptent donc volontairement de payer beaucoup plus cher parce qu’ils pensent acheter du cannabis naturel et ainsi rester à distance du « chimique ». Mais si le produit vendu a été imprégné d’un cannabinoïde synthétique ou modifié avec une autre substance, cette distinction s’effondre. 

À l’œil nu, pratiquement impossible de savoir

Le danger est accentué par la difficulté d’identifier un produit adultéré. Une matière végétale traitée peut continuer à ressembler à du cannabis. Son apparence extérieure ne permet pas nécessairement de déterminer ce qui a pu lui être ajouté.

Des consommateurs expérimentés peuvent parfois remarquer une odeur inhabituelle, une texture différente ou surtout des effets qui ne correspondent pas à ceux qu’ils connaissent. Mais aucun de ces indices ne constitue une méthode fiable permettant de déterminer la composition d’un produit. 

Pour les consommateurs plus jeunes ou moins expérimentés, le piège peut être encore plus difficile à identifier . Ils peuvent ainsi découvrir que quelque chose ne va pas uniquement après avoir consommé le produit, lorsque les effets deviennent anormalement puissants ou différents de ceux attendus. Le consommateur ne se trouve alors plus uniquement confronté aux risques associés au cannabis. Il peut être exposé à une substance dont il ignore la nature, la concentration et les effets.

Le Dr Sameer Edun tire également la sonnette d’alarme

Un autre témoignage vient renforcer les interrogations. En mai 2026, le Dr Sameer Edun, médecin exerçant à Triolet, avait publiquement évoqué plusieurs cas qui l’avaient interpellé.Selon le médecin, certains patients affirmant consommer exclusivement du cannabis avaient présenté, lors de tests de dépistage, des traces d’autres substances. Il avait alors évoqué la présence de « various other chemical ingredients ».

Joint dans le cadre de cette enquête, le Dr Edun maintient ses inquiétudes.

Selon lui, le problème majeur réside dans le fait que certains consommateurs pourraient ne pas être conscients des substances auxquelles ils sont exposés. Il évoque, dans le contexte plus général du marché clandestin des drogues, différents psychotropes, pesticides, solvants et autres composés.Une précaution scientifique reste néanmoins indispensable : la présence d’une substance dans l’urine d’un patient ne permet pas d’établir automatiquement qu’elle provenait du cannabis consommé.

Pour confirmer formellement l’adultération, il faudrait analyser directement le produit concerné en laboratoire. 

Des effets impossibles à anticiper

Cette incertitude sur la composition représente justement l’un des principaux dangers sanitaires. Une personne qui consomme du cannabis connaît généralement le type d’effets qu’elle recherche ou qu’elle pense pouvoir anticiper. L’ajout d’une autre substance bouleverse complètement cette équation.Selon la nature et la concentration du produit ajouté, les réactions peuvent être très différentes : forte anxiété, désorientation, perte de contrôle ou détresse psychologique.

Le risque de dépendance et d’autres complications peut également évoluer considérablement selon la molécule présente. Le problème est d’autant plus pervers que le consommateur peut ne pas comprendre l’origine de ces réactions. Convaincu d’avoir consommé uniquement du cannabis, il peut attribuer ses symptômes à la plante elle-même alors qu’une autre substance pourrait être impliquée.

La NADC : aucun contrôle possible sur un marché clandestin

Interrogé par notre rédaction, Amrish Buctowarsing, responsable de communication de la National Agency for Drug Control (NADC), rappelle une réalité fondamentale : le cannabis demeure une drogue prohibée . Il qualifie de « malheureuse » la situation des consommateurs susceptibles d’être exposés à des substances qu’ils n’avaient pas l’intention de prendre, tout en soulignant les risques inhérents à l’achat d’un produit sur un marché clandestin. Il n’y existe aucune certification, aucune traçabilité et aucune garantie sur la composition.La NADC estime toutefois que la réponse au problème de la drogue doit aller au-delà de cette seule question.

Pour Amrish Buctowarsing, il est désormais essentiel de comprendre les raisons qui poussent certaines personnes vers la consommation. L’environnement social, les difficultés économiques, la santé mentale ou encore la pauvreté peuvent constituer autant de facteurs à prendre en considération.Plusieurs études seraient ainsi menées afin de mieux comprendre ces mécanismes et d’adapter les politiques publiques. Le temps où la prévention consistait simplement à dire que « la drogue est mauvaise » est dépassé, estime-t-il. Les consommateurs connaissent généralement les dangers. Il faut désormais comprendre pourquoi ils consomment malgré ces risques.

Le « chimique » a changé le marché de la drogue

L’apparition de cette nouvelle inquiétude doit également être replacée dans l’histoire récente des drogues synthétiques. Le « chimique » s’est imposé notamment en raison de son modèle économique. Des substances relativement peu coûteuses peuvent produire des effets extrêmement puissants et être commercialisées en très petites quantités.

À leurs débuts, certaines préparations auraient même été présentées comme une forme particulièrement forte de cannabis. Mais les comportements désorientés observés chez certains consommateurs, les intoxications et les complications sanitaires ont progressivement détérioré l’image du « chimique ».Une partie des consommateurs est alors revenue vers le cannabis, considéré comme plus traditionnel et surtout plus éloigné de cet univers synthétique. C’est précisément ce mouvement qui rend l’hypothèse d’un cannabis adultéré particulièrement préoccupante.

Des molécules qui changent constamment

Les données du National Drug Observatory démontrent la capacité d’évolution du marché synthétique. En 2024, les autorités ont recensé des cannabinoïdes synthétiques sous différentes formes : mélanges, produits purs, liquides ou supports imprégnés. Au fil des années, plusieurs molécules ont été identifiées. Il n’existe donc pas un seul « chimique ». Les molécules changent, les compositions évoluent et les trafiquants adaptent leurs produits. Certaines formes de cannabinoïdes synthétiques utilisent justement une matière végétale comme support. Celle-ci peut être imprégnée d’une substance active tout en conservant extérieurement l’apparence d’une simple matière végétale.

Les témoignages recueillis sont suffisamment sérieux pour soulever la question, mais ils ne permettent pas encore d’en déterminer l’ampleur.Pour savoir si le cannabis adultéré constitue un phénomène marginal ou une nouvelle tendance du marché, les autorités disposent d’un outil essentiel : l’analyse scientifique des saisies.

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