JOCELYN CHAN LOW : « La méfiance s’installe entre la population et ses dirigeants »

ByRédaction

September 18, 2025

Dix mois après l’écrasante victoire de l’Alliance du Changement, la promesse d’un nouveau souffle politique semble s’être essoufflée. Entre lenteur perçue dans les réformes, cherté persistante de la vie et controverses sur les nominations, la désillusion grandit. Jocelyn Chan Low, historien et observateur averti de la scène politique mauricienne, revient sur ces dix mois de gouvernance, les faiblesses d’une opposition encore convalescente, la défiance vis-à-vis de la police, ainsi que les menaces d’un contexte géopolitique mondial en mutation.

Dix mois après la victoire de l’Alliance du Changement, quel est votre constat principal ?
La victoire a d’abord été celle d’un rejet massif de l’ancien régime. Les révélations explosives des Moustass Leaks ont renforcé ce sentiment de rejet. Mais depuis, c’est la désillusion. Beaucoup estiment que le gouvernement tarde à agir, que certaines promesses électorales ne sont pas respectées et que le budget a été marqué par l’austérité, notamment avec le changement du critère d’éligibilité à la pension universelle.

Justement, pensez-vous que ce sentiment de désillusion est davantage lié aux mesures adoptées ?

Les signaux sont clairs : la très faible participation aux élections municipales a montré que l’enthousiasme initial s’est évaporé. Ajoutons à cela la cherté persistante de la vie, des nominations contestées et une impression de divergences publiques au sein du gouvernement : tout cela alimente une méfiance profonde. Mais cette méfiance ne profite pas vraiment à l’opposition. Les Mauriciens ne se sont pas rangés derrière d’autres partis, ils se retrouvent dans un entre-deux, mécontents sans être convaincus par une alternative.

Quelles sont les causes profondes de cette fracture avec la population ?
La campagne de l’Alliance du Changement promettait un renouveau, pas une politique d’austérité. Les électeurs attendaient un soulagement. Or, les mesures prises après l’arrivée au pouvoir ont semblé aller à contre-courant de ces attentes. L’explication donnée est celle d’une économie à redresser, mais pour les Mauriciens, le décalage est évident. Il faut aussi situer cela dans un contexte mondial difficile : tensions commerciales, instabilité géopolitique, inflation. Maurice subit ces pressions. Mais la population juge le gouvernement sur ses promesses non tenues, et sur son incapacité à traduire le rejet de l’ancien régime en un véritable projet porteur d’espoir.

« Une opposition incapable de capitaliser »

Le MSM, frappé par une lourde défaite, est resté timide dans son retour. Est-ce une stratégie calculée ?


Le MSM, et surtout son leader, ont été profondément ébranlés par la défaite. Leur retour est en effet timide. Mais il faut rappeler que l’ancien régime avait introduit des mesures sociales populaires. Cela reste un atout dans la mémoire collective.Le problème, ce sont les Moustass Leaks, qui ont révélé l’ingérence de l’épouse de l’ancien Premier ministre dans les affaires de l’État. C’est un poids énorme qui freine toute tentative de retour crédible. Aujourd’hui, l’opposition, qu’il s’agisse du MSM ou d’autres formations, peine à transformer le mécontentement populaire en véritable adhésion. La contestation est portée surtout par la société civile et les syndicats. Le dernier sondage AfroBarometer est éloquent : 81 % des Mauriciens déclarent ne se sentir proches d’aucun parti politique. Cela explique l’incapacité de l’opposition à faire des percées significatives.

Chaque semaine, de nouveaux scandales liés à l’ancien régime éclatent. La justice ira-t-elle au bout ?
Il faut rappeler que la justice prend du temps. Oui, il y a eu de nombreuses interpellations et enquêtes. Mais la perception générale, c’est que ces affaires servent à détourner l’attention des vrais problèmes. La référence, c’est qu’aucun politicien de premier plan n’a été condamné pour corruption malgré des dizaines d’enquêtes. Cette absence de résultat nourrit un scepticisme profond. Si des condamnations effectives venaient à tomber, ce serait un tournant majeur. Mais pour l’instant, les Mauriciens restent convaincus que « tout cela finira comme d’habitude ».

« Une police qui doit regagner sa crédibilité »

La force policière est, elle aussi, éclaboussée par des scandales. Quelle est la conséquence sur la confiance populaire ?
La perte de confiance ne date pas d’hier. Elle remonte aux émeutes de 1999, où la colère du peuple s’était dirigée contre la police. Depuis, l’image de l’institution n’a cessé de se détériorer.Aujourd’hui, dans certains quartiers, la drogue se vend presque au grand jour. Certains policiers agissent même avec la complicité de politiciens. Cela alimente un sentiment d’impunité. Certes, la Constitution prévoit l’indépendance de la force policière, mais en pratique, le contrôle politique reste fort.

Pensez-vous que la population peut encore croire à une véritable réforme de la force policière ? »

Le commissaire actuel semble vouloir agir de façon indépendante, et cela peut être une chance de regagner la confiance. Mais cette crédibilité ne sera rétablie que si toutes les enquêtes en cours aboutissent et si les brebis galeuses sont sanctionnées. Le peuple attend des actes, pas des promesses.

« Une jeunesse mondiale en rébellion »

À l’international, la démission du gouvernement népalais après une révolte populaire a marqué les esprits. Maurice est-elle à l’abri d’un tel scénario ?
Le Népal a un parcours particulier : monarchie autocratique, guerre civile, puis démocratie fragile. La révolte récente est partie des jeunes, exaspérés par la corruption et la répression, avec comme déclencheur l’interdiction des réseaux sociaux. Ce qui est frappant, c’est le rôle central des jeunes et des réseaux sociaux. On l’a vu au Kenya, au Sri Lanka, en Égypte ou encore en France récemment. Maurice n’est pas à l’abri. Les jeunes Mauriciens, très connectés, subissent le chômage et le coût de la vie. Pour l’instant, la contestation reste pacifique, mais les ingrédients d’une révolte existent.

Comment analysez-vous les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?
Nous vivons un basculement majeur. Le centre de gravité se déplace vers l’Asie : Chine, Inde, Russie. Les États-Unis se sont enfermés dans des guerres commerciales, au point de s’isoler de leurs alliés européens. Mais l’Europe elle-même est en crise : France surendettée, Allemagne fragilisée, Royaume-Uni empêtré dans le Brexit.  Les sanctions et les hausses tarifaires ont rapproché Moscou, Pékin et New Delhi. Le dollar perd progressivement son statut incontesté, ce qui annonce un tournant historique. Les conflits persistants – Ukraine, Israël-Palestine – aggravent l’instabilité. Tout cela ne présage rien de bon pour la stabilité géopolitique et économique mondiale. Maurice, petite économie ouverte, ne pourra pas se tenir à l’écart de ce séisme global.