* Deux « jockeys » condamnés à 7 ans au lieu de 25 pour avoir choisi de parler.
Dans un jugement rendu lundi dernier aux assises, une décision pourrait bien marquer un tournant dans la lutte contre le trafic de drogue. En effet, le juge Mehdi Manrakhan a choisi de ne pas infliger la peine maximale de 25 ans de servitude pénale, pourtant encourue par les deux accusés pour le transport d’une cargaison de stupéfiants d’une ampleur rarement vue dans le pays. Au lieu de cela, il a condamné chacun d’eux à sept ans de servitude pénale et à une amende de Rs 50 000. Ce choix, loin de traduire une quelconque indulgence vis-à-vis du trafic de drogue, repose sur une motivation profonde : encourager les intermédiaires, les « jockeys » et les petites mains du réseau à dénoncer les véritables barons de la drogue.
Une affaire née d’une saisie record
L’affaire trouve son origine dans une saisie record réalisée le 2 mai 2021 sur un terrain situé près du Club Med, à Pointe aux Canonniers. Les enquêteurs y découvrent 219 009 grammes d’héroïne et 25 456,9 grammes de résine de cannabis, dissimulés dans des tranchées recouvertes de branches, de poudre de piment et d’écailles de poisson. La valeur de cette marchandise est estimée à environ Rs 3,4 milliards.
Quelques jours plus tôt, le 29 avril 2021, Geoffrey Kurson Imbe, alors âgé de 24 ans, avait transporté ces drogues de Pereybère jusqu’à ce terrain de Pointe aux Canonniers à bord d’un véhicule appartenant à un policier, Joumont. Il suivait un convoi de quatre véhicules. L’un d’eux était conduit par son ami d’enfance, Jean Lucandro Prudence, 21 ans, qui lui avait indiqué l’endroit précis où effectuer une marche arrière afin de permettre le déchargement. Le juge Manrakhan n’hésitera pas à qualifier ce convoi de « dispositif colorable », conçu pour masquer une opération d’une grande sophistication criminelle.
Dès le départ, les enquêteurs orientent leurs soupçons vers un réseau structuré. L’enquête met en lumière le rôle central de deux frères, Ritesh et Nitiraj Gurroby, ce dernier étant connu sous le surnom de « Capitaine ». Tous deux sont présentés dans le jugement comme les véritables maîtres d’œuvre de cette transaction d’envergure. Les deux accusés qui ont comparu devant le juge Manrakhan n’apparaissent alors que comme des rouages, certes indispensables, mais subalternes, d’un mécanisme beaucoup plus vaste.
Des exécutants au bas de l’échelle du réseau
C’est précisément sur cette différence de rôle que le juge va construire une partie importante de son raisonnement. Il reconnaît sans détour que l’infraction se situe au « plus haut degré de gravité » en raison de la quantité « exceptionnelle » de stupéfiants en cause. Il admet que, dans l’ordinaire des choses, des faits similaires appelleraient des peines proches du maximum prévu par la loi, soit jusqu’à 25 ans de servitude pénale, assortis d’une amende pouvant atteindre un million de roupies.
Mais il ajoute aussitôt que la détermination de la peine n’est « jamais un exercice purement mathématique » : la justice doit individualiser la sanction, c’est-à-dire apprécier la gravité objective de l’infraction à la lumière de la culpabilité personnelle de chaque prévenu ainsi que de l’ensemble des circonstances aggravantes et atténuantes.
Pour comprendre la décision du juge de ne pas s’approcher du plafond de 25 ans, il faut se pencher sur le parcours de vie des deux jeunes hommes et sur l’évolution de leur attitude au fil de la procédure. Geoffrey Imbe est décrit comme un jeune homme issu d’un milieu modeste, travaillant comme aide auprès de son père. Vivant en concubinage, il assume des responsabilités familiales en tant que père d’une petite fille aujourd’hui âgée de neuf ans. Rien, jusque-là, ne le prédestinait à figurer dans un dossier de cette ampleur. Le jugement laisse entendre qu’il s’est surtout laissé entraîner dans cette opération par loyauté envers son ami d’enfance, Jean Lucandro Prudence, qui lui avait demandé de l’aide.
Un passé brisé, une figure paternelle toxique
Le cas de ce dernier est encore plus poignant. Sa mère avait à peine seize ans lorsqu’elle l’a mis au monde. Il ne connaît pas son père. Son enfance a été marquée par la violence et l’instabilité : il a vu sa mère régulièrement maltraitée par ses compagnons successifs. À l’âge de onze ans, son beau-père le contraint à quitter l’école pour contribuer aux dépenses du foyer. Lorsqu’il ne rapporte pas d’argent, il est purement et simplement chassé de la maison et doit dormir dehors.
C’est dans ce contexte de vulnérabilité extrême qu’intervient la figure de Nitiraj Gurroby, alias « Capitaine ». Propriétaire d’un bateau de pêche, celui-ci lui offre un emploi et l’embarque dans de longues sorties en mer. Progressivement, « Capitaine » devient pour lui une figure quasi paternelle, au point que Jean se met à l’appeler « Pa ». Le juge souligne le rapport d’emprise ainsi créé : cette vulnérabilité a été « exploitée » par celui que la justice considère aujourd’hui comme l’un des principaux trafiquants de cette affaire.
Ces éléments biographiques n’exonèrent évidemment pas les deux hommes de leur responsabilité pénale. Le juge le précise : avoir transporté, ou facilité le transport, d’une telle quantité d’héroïne et de cannabis demeure une infraction d’une gravité extrême. Mais ces facteurs permettent de replacer leurs actes dans un contexte où de jeunes hommes issus de milieux brisés, en quête de reconnaissance, de protection, voire d’une figure paternelle, se retrouvent piégés dans des rouages criminels qui les dépassent largement. Ils sont des exécutants, pas les architectes du trafic.
Le tournant de la coopération avec la justice
Un élément va toutefois faire basculer l’affaire et amener le juge à parler d’un cas « exceptionnel ». En janvier 2026, depuis la prison, les deux accusés décident de changer de cap. Ils donnent de nouvelles déclarations, détaillant non seulement leur propre rôle, mais aussi celui des autres protagonistes, en particulier les frères Gurroby. Ils confirment ces déclarations sous serment devant la Cour et s’engagent clairement à témoigner contre les barons qu’ils ont longtemps craints et respectés. Ils expliquent que, dans un premier temps, ils s’étaient tus en raison des menaces qui pesaient sur eux. Le juge retient cette explication et insiste sur ce revirement : les accusés ont désormais choisi d’aider la justice.
Le ministère public lui-même reconnaît le caractère précieux de cette coopération. Le représentant de l’État explique que, grâce à ces témoignages, l’accusation aura désormais « des yeux dans le convoi », formule reprise dans le jugement. Les informations fournies par les accusés sont jugées « amples et précises » ; elles permettent de comprendre le déroulement de l’opération et d’identifier plus clairement les véritables maîtres d’œuvre. Les avocats de la défense invoquent expressément l’article 43(2) du Dangerous Drugs Act, qui permet au tribunal de réduire la peine d’un prévenu ayant facilité l’identification ou l’arrestation d’autres coupables, y compris lorsque cette coopération intervient après l’ouverture des poursuites.
Une lecture stratégique de la loi sur les drogues
Le juge Manrakhan adopte une lecture dynamique de cette disposition. Selon lui, cette disposition légale ne se limite pas aux cas où l’information fournie conduit directement à une arrestation immédiate. Il considère que ce texte vise plus largement toute coopération qui « renforce matériellement » la capacité des autorités à poursuivre ceux qui occupent le sommet de la hiérarchie criminelle. Dans le cas présent, les déclarations détaillées, confirmées sous serment, ainsi que l’engagement de témoigner constituent bien plus qu’une simple déclaration d’intention : il s’agit d’une aide substantielle, fournie au prix de risques réels pour la sécurité des accusés et de leurs proches. Le juge rappelle d’ailleurs que les réseaux de trafic de drogue sont « notoirement intolérants » envers les informateurs et les témoins coopérants.
Au terme de son analyse, le magistrat parvient à un équilibre qu’il qualifie lui-même de délicat. D’un côté, la peine doit demeurer « suffisamment sévère » pour refléter la gravité extrême du transport d’une cargaison de drogue d’une telle ampleur. De l’autre, il estime que le degré de culpabilité des accusés, leur rôle de simples exécutants, leur jeunesse, leurs parcours marqués par la précarité et l’abus, leurs remords exprimés et, surtout, leur coopération exceptionnelle avec les autorités justifient une réduction significative de peine. Il retient ainsi sept ans de servitude pénale pour chacun, soit une sanction lourde, mais nettement inférieure au plafond légal de 25 ans, et même inférieure aux huit à neuf ans suggérés par le ministère public.
Un message fort aux « jockeys »
Ce jugement ne se limite pas à fixer une peine : il énonce une véritable philosophie de la lutte contre le trafic de drogue. En conclusion, le juge affirme que le trafic organisé ne peut être efficacement combattu que si le système de justice pénale parvient à identifier et à poursuivre « non seulement ceux qui exécutent les instructions des autres, mais aussi ceux qui planifient, financent et dirigent ces opérations ». Il souligne que le Parlement a expressément reconnu l’intérêt public qu’il y a à encourager les prévenus à collaborer pour identifier « ceux qui portent la plus grande responsabilité ». Il précise que la coopération substantielle d’Imbe et de Prudence s’inscrit « pleinement » dans cet objectif légitime.
Le message envoyé aux intermédiaires et aux « jockeys » est clair. La justice mauricienne est prête à reconnaître et à valoriser la collaboration de ceux qui, bien que coupables, acceptent de rompre le silence et de dénoncer les barons qu’ils ont parfois longtemps vénérés comme des figures paternelles. Ce jugement montre qu’un accusé ne se résume pas à l’acte qu’il a commis : son histoire, son degré de pouvoir réel dans le réseau, sa capacité à aider à démanteler les structures criminelles comptent aussi. En renonçant à infliger 25 ans de prison à deux jeunes hommes piégés très tôt dans la misère, la violence et l’emprise d’un « père de substitution » devenu trafiquant, le juge Manrakhan choisit de frapper plus juste, plutôt que simplement plus fort.
Une jurisprudence d’espoir pour briser l’omerta
À l’avenir, ce précédent pourrait encourager d’autres exécutants à se manifester, à fournir des informations et à accepter de témoigner. Il fait comprendre à ceux qui se trouvent au bas ou au milieu de la pyramide du trafic que la loi peut leur offrir une porte de sortie s’ils contribuent à faire tomber ceux qui tirent réellement les ficelles. En ce sens, ce jugement n’est pas seulement un acte de sanction : c’est un appel à la responsabilité, mais aussi un signal d’espoir pour tous ceux qui, dans l’ombre des barons, cherchent une occasion de se libérer de l’emprise de ceux qu’ils ont trop longtemps appelés « Pa ».

