- Des experts mettent en cause l’EIA d’Arup au bénéfice de l’empire Ramdanee–Jugnauth
L’hôtel Sands a-t-il été favorisé dans le traitement de son dossier d’Environmental Impact Assessment (EIA) ? Tout semble l’indiquer, à défaut d’avoir induit son consultant, la firme Arup (Mauritius) Ltd, en erreur pour l’amener à produire un rapport favorable.
Nous sommes en août 2021. Sands Suites Resort & Spa (SSRS), l’un des fleurons de l’hôtellerie de l’empire Ramdanee/Jugnauth, dépose un EIA afin d’obtenir un permis pour des travaux de « Beach Rehabilitation and Maintenance » en face de son hôtel à Wolmar. Cette démarche provoque aussitôt un tollé chez les écologistes et les défenseurs de l’environnement.
Une enquête met aujourd’hui en lumière de graves manquements observés autour de ce projet. Le rapport EIA contient deux « omissions » majeures, susceptibles d’être contraires aux dispositions de la loi. Ces omissions ne peuvent être décrites comme de simples erreurs : elles semblent manifestement avoir été conçues pour accélérer le traitement du dossier. Le promoteur, Sands Resorts, et les consultants, Arup, devraient tous deux répondre de ces faits.
Première omission : des voisins immédiats effacés du paysage
Sous la rubrique 3.1.3 – Limites du site et propriétés voisines (pages 21-22), le rapport EIA décrit l’environnement du projet à partir d’une référence aérienne : vers le domaine sucrier d’Est-Médine, des terrains non aménagés et forestiers, suivis du nouveau quartier résidentiel de Bois-d’Olive.
Cette description est fausse. À côté du site de Sands Resorts existe une propriété résidentielle clairement établie : Wolmar Bungalows Ltd. Cette propriété comprend 12 unités résidentielles ainsi que des quartiers pour le gardien. Elle a été construite avant Sands Resorts.
Il est évident que Sands Resorts et le consultant Arup ont délibérément choisi d’ignorer ce fait, car ils auraient alors été tenus de consulter Wolmar Bungalows Ltd. Cette propriété dispose en outre d’un accès privé direct à la plage, large de six mètres, tel que décrit dans son bail. Ce détail figure pourtant… à la page 22 du rapport EIA lui-même. Comment un tel fait peut-il être ignoré ?
Deuxième omission : une plage artificiellement “écourtée”
À la page 27 de l’EIA, la photographie aérienne fournie par Arup montre que la plage se termine exactement à la limite du bail de Sands Resorts. Ce n’est pas vrai. La plage s’étend en réalité vers le sud.
Cette omission a eu des effets désastreux. Avec le temps, elle a causé l’érosion complète de cette partie de la plage. Les modèles utilisés et la construction des épis proposés par les consultants n’ont pas protégé l’ensemble du littoral concerné.
Un rapport rédigé sans visite de terrain ?
Ces deux omissions, pourtant évidentes, donnent à penser que les consultants n’ont pas visité le site physiquement avant la préparation du rapport EIA. Les promoteurs, de leur côté, n’ont pas fait preuve de bonne foi. Il semble également que le ministère de l’Environnement n’ait pas effectué de visite sur place, d’autant plus que l’accès du public à cette plage est impossible à marée haute.
En juillet 2022, Le Mauricien publie des photos des travaux prises par Nalini Burn, de l’ONG Platform Moris Lanvironnman (PML), décrite comme une lanceuse d’alerte. « Des photos de travaux de réaménagement de la plage de Wolmar, à Flic-en-Flac, ont commencé à faire le tour des réseaux sociaux », pouvait-on lire. Plus loin, la publication précisait :
« Toutefois, pour une fois, les doléances des habitants contestataires n’ont pas été vaines et si l’hôtel a obtenu son permis EIA, il l’a obtenu sous conditions. »
PML soutenait alors que les commentaires transmis sur le rapport EIA faisaient état de lacunes, d’inexactitudes et de flous concernant les impacts possibles du projet. Ces critiques portaient essentiellement sur trois points : l’occultation de l’existence de voisins immédiats, l’ignorance d’une partie de la plage, l’absence de consultations avec les parties concernées. Le commentaire notait également qu’il semble n’y avoir eu aucune consultation avec qui que ce soit.
Des risques d’érosion minimisés
Le Syndic a aussi relevé que le rapport EIA « semble présumer que la plage s’arrête à la limite du bail du promoteur alors qu’elle se prolonge en réalité au-delà, vers Tamarin ».
Un épi artificiel (groyne) proposé à la limite du bail du promoteur et à hauteur de la High Water Mark présente de forts risques d’impacts érosifs en aval, le long des courants qui longent le littoral de Flic-en-Flac vers Tamarin. Ces risques sont minimisés par l’EIA, car ni les voisins ni la portion de plage adjacente ne sont pris en compte dans la modélisation.
Le libre passage vers le sentier du petit bois menant à Tamarin, très fréquenté par usagers, résidents et touristes, se retrouve ainsi menacé d’obstruction.
Des affirmations du rapport vivement contestées
Plusieurs experts remettent en question certaines affirmations du rapport, notamment : “The closest residential properties are located at 5.25 km to the northeast… Wolmar residential area located at more than 2.5 km to the northwest of the site’s boundary.”
Au niveau de la plage, Arup affirme également : “However there are no mangroves plants within or in the vicinity of the project area”, tout comme l’absence de pêcheurs professionnels dans la région des déclarations fermement contestées par les acteurs locaux. Le consultant s’appuie sur le contexte Covid pour expliquer que des consultations limitées ont eu lieu. En préambule, il précise en note de bas de page :“This report takes into account the particular instructions and requirements of our client… no responsibility is undertaken to any third party.”
Une côte dégradée, des conséquences visibles
Les travaux ont considérablement endommagé la côte entre Sands et Tamarin. La plage a, par endroits, complètement disparu. L’accès à Tamarin via Flic-en-Flac est désormais difficile, la piste ayant été effacée par l’érosion. Les arbres tombent dans l’océan, leurs racines étant exposées.
Une lettre a été adressée au ministère de l’Agro-industrie et de l’Économie bleue (réf. FCR/EIA/199/9 17V3). Les autorités reconnaissent que les conditions du permis n’ont pas été respectées. Selon les termes de l’EIA, Arup doit désormais effectuer des travaux de réparation pour corriger les dommages causés à la côte.
Comment les Ramdanee ont acquis le terrain de Wolmar
En 2003, le groupe hôtelier indien Taj (India Hotels Company), filiale du groupe Tata, souhaite étendre ses activités à Maurice. Il s’associe alors à Mauriplage Beach Resort, présidée par Sir Kailash Ramdanee. Les partenaires lancent le projet Taj Exotica.
Après The Sands Resort, situé à côté du terrain prévu pour ce nouveau projet, Mauriplage se lance dans un second essai d’envergure. Rs 800 millions sont investies dans la réalisation d’un complexe de villas de très haut standing, qui démarre ses opérations en octobre 2004.
Le projet prévoit 80 villas de luxe, dont huit suites avec accès direct à la mer, construites sur 27 arpents. Chaque villa dispose d’une piscine et d’une vaste terrasse face à l’océan.
Ces 27 arpents, offrant 750 mètres de plage, suscitent de nombreuses convoitises. Le bail appartenait initialement à Miramar Holding Ltd, avant que l’État ne le retire en 2001 pour non-respect des délais de construction. Les travaux de l’Ocean Garden Resort avaient pourtant démarré en septembre 2000, mais l’entrepreneur Rehm-Grinaker avait rapidement quitté le chantier, estimant que Miramar Holding était un mauvais payeur.
Par la suite, le terrain passe sous le contrôle de la famille Ramdanee. Feu Sir Anerood Jugnauth n’y était pas favorable, mais Mukeshwar Choonee, alors ministre du Logement et des Terres, aurait subi de fortes pressions pour l’octroi de ce bail.

